Il est une vérité première, c’est qu’être Français, c’est avoir pour mère (ou, si l’on veut, pour grand-mère) la langue latine, tandis qu’être orthodoxe, c’est avoir pour grand-mère la langue grecque. Or, n’oublions jamais que parler en une langue, c’est penser dans cette langue. Quand nous disons : absolution, adoration, tentation, ordination, nous parlons latin en français, si l’on peut dire, nous parlons en français mais nous pensons en latin, langue prédestinée pour exprimer la pensée juridique, pour satisfaire le goût de l’organisation, permettre le déploiement de l’art oratoire.
Le latin est une langue admirable de concision qui fut la langue de Tertullien, de saint Cyprien de Carthage, de saint Ambroise et de saint Augustin. Le jeune Tertullien reçut une solide formation juridique. Chez lui, la précision du vocabulaire devient un auxiliaire de sa rhétorique. Saint Cyprien de Carthage se montre parfaitement au courant des prescriptions du droit public romain qu’il transposera dans le domaine de son activité épiscopale. Avec Cyprien nous voyons apparaitre un type d’évêque très différent des évêques de l’Orient hellénique. Avant de devenir évêque de Milan, saint Ambroise avait été advocatus à Sirmium, dans les Balkans.
Quand, orthodoxes francophones, fils spirituels de ces auteurs latins qu’on pourrait citer en bien plus grand nombre, nous parlons latin en français, les gens à qui nous nous adressons – par exemple dans une table-ronde œcuménique – croient nous avoir bien compris et nous-mêmes, nous sommes souvent tentés de croire que nous nous sommes faits bien comprendre.
Mais lorsque nous disons : épiclèse, synaxe, hypapante, tropaire, stichère, protopresbytre, ecténie, nous parlons grec mais aucun passant, dans la rue, si nous l’interrogions, ne nous comprendrait.
Ne doutant pas que nos lecteurs utilisent un ordinateur, nous les invitons à pianoter sur le clavier les mots que nous venons de citer et dont la liste pourrait être considérablement allongée. Or, immédiatement ils vont voir s’afficher le trait rouge qui a pour fonction de signaler les barbarismes. Pour nos ordinateurs, stichère ou ecténie doivent être traités comme lorsque commettant une faute de frappe nous écrivons lontemps au lieu de longtemps, ou bien mesire au lieu de mesure.
Si donc, nous voulons parler correctement (orthôs) lorsque nous essayons non point d’exprimer adéquatement, mais plus humblement d’évoquer, de suggérer, de murmurer ce qui constitue l’altérité et la spécificité du mode d’existence orthodoxe, nous devons éviter deux erreurs. D’une part, nous devons exercer notre esprit critique chaque fois que, dans notre langue fille de la langue latine, l’expression de la pensée n’a pas été baptisée par immersion, mais seulement par aspersion.
Parler d’absolution, c’est risquer d’occulter le fait que le confesseur/infirmier, ou, moins encore, aide-soignant, n’est que le témoin d’une confession qui s’adresse au Christ/Médecin devant son icône, et que le rôle principal du confesseur est d’invoquer le Saint Esprit sur le ou la pénitente qui vient de faire l’aveu des péchés dont il ou elle souffre comme d’une maladie spirituelle. Au lieu de dire absolution, terme trop juridique, il faudra dire, au prix d’une périphrase : invocation du saint Esprit sur un ou une pénitente qui vient d’achever sa confession. De même, dans la langue grecque de l’Église, le mot cheirotonia décrit une réalité concrète, à savoir le geste de l’évêque consistant à tendre (tonia) la main (cheir) au-dessus de la tête du candidat au diaconat, à la prêtrise ou à l’épiscopat, tandis qu’il prononce la prière d’invocation du saint Esprit.
Mais si, au lieu de parler d’imposition de la main, nous utilisons le mot ordination, nous courons le risque de penser de manière quelque peu juridique, qu’en recevant l’ordination, on entre dans les ordres, on est mis à part des laïcs.
De cette inadéquation de notre langue française non baptisée par immersion, au mode d’existence des chrétiens dans la perspective de l’orthodoxie, nous avons un assez bon exemple dans la façon dont nous nous exprimons lorsque nous nous adressons à un évêque. Si nous parlons grec, nous disons à un métropolite Sébasmiôtate et, s’il s’agit d’un évêque auxiliaire Théophilestate. Certes, de nos jours, nous ne saurions faire nôtre le goût prononcé des Byzantins pour les superlatifs. Mais ces adjectifs avaient au moins le mérite d’être chrétiens.
Au contraire, quand nous donnons du Monseigneur à un évêque, nous lui donnons un titre qui est aussi bien celui du Prince de Monaco et du Comte de Paris. À la veille de la Révolution, tous les évêques français étaient issus de familles nobles. Or, bien souvent le titre honorifique de Monseigneur était conféré par le Roi à des personnages puissants, tels les membres de la haute aristocratie française. Au Moyen Âge, ce titre d’appel était réservé en France au Roi, aux princes et aux chevaliers. Ce titre fut revendiqué par ceux qui, dans les familles nobles, avaient embrassé la carrière ecclésiastique, non point nécessairement par vocation mais parce qu’une famille de la haute aristocratie ne pouvait pas ne pas compter en son sein un évêque lorsqu’on s’appelait Talleyrand-Périgord ou Loménie de Brienne. Cette appellation devint un titre d’usage pour les évêques à partir du milieu du XVIIIe siècle.
À l’époque de saint François de Sales, au contraire, on disait d’un évêque Notre Père en Dieu, et c’était fort bien dit. À l’heure actuelle, c’est-à-dire au moment où les catholiques ont été bien inspiré de remplacer Monseigneur par Père, il est bien regrettable que les orthodoxes francophones continuent d’appeler Monseigneur leurs évêques et d’appeler ces derniers comme s’ils s’adressaient au prince de Monaco.
Mais notre fidélité à l’orthodoxie ne doit avoir d’égal que notre souci de nous exprimer de telle manière que nos contemporains non-orthodoxes – et même, bien souvent orthodoxes ! — puissent nous comprendre. C’est la seconde erreur que nous devons éviter. Si, pour ne pas dire ordination, on dit : cheirotonie on fait le choix d’un néologisme inintelligible, donc inutile. Ce n’est pas de la traduction mais de l’inutile et trop facile transcription d’un mot grec en lettres françaises. Car à quoi bon une perle précieuse si l’huître demeure hermétiquement close ? A quoi bon entasser des lingots d’or et des diamants dans un coffret si nous sommes obstinément assis sur celui-ci ?
Nous devons résister à la tentation de l’introversion qui substitue au devoir de se parfaire le désir de se satisfaire, de cultiver la différence pour la différence, notamment en parlant une langue d’initiés, surtout dans nos pays d’Europe occidentale où les orthodoxes sont très minoritaires.
Français, nous aimons notre langue maternelle, nous sommes fiers et heureux de la parler, et ce fut une grande joie pour certains d’entre nous, d’apprendre au lycée, notre grand-mère, la mère de notre langue française la très belle langue latine. Aussi, chaque fois que nous pouvons le faire sans commettre d’infidélité à la rectitude orthodoxe dans la formulation du mode d’existence proprement chrétien, nous ne devons pas hésiter à parler latin en français plutôt que grec. Préférer parler en charabia d’épiclèse et de proscomidie, de médecins anargyres et de théanthropie, c’est, en fin de compte, manquer d’amour envers la langue tétée à la mamelle. Au lieu de martyriser nos pauvres ordinateurs en les contraignant à mettre du rouge, cessons donc de dire épiclèse, et disons plutôt invocation du saint Esprit,rencontre à la place du très insolite et mystérieux hypapante, carnaval et non apokréô, prière instante plutôt qu’ecténie, collecte et non pas synaptie, divino-humanité et non pas théanthropie, préparation des saints Dons au lieu de Proscomidie, et surtout à la place du ridicule prothèse : nos contemporains ne voient pas le rapport qui pourrait bien exister entre les saints Dons et leur dentiste ou leur ostéopathe !
Père André Borrély (+)
Le père André Borrely a enseigné toute sa vie la philosophie, en Afrique puis en France. Il a été prêtre de la paroisse orthodoxe francophone Saint-Irénée à Marseille, de 1994 à son décès en juillet 2017. Ce texte a été publié précédemment dans le bulletin « Orthodoxes à Marseille ».


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