Nous fêtons aujourd’hui deux des plus grands saints de l’Église du Christ, les saints apôtres Pierre et Paul. L’Église les a unis dans une même vénération et une même célébration, étant donné qu’ils ont, on peut le dire, mêlé leur sang dans le martyr avec quelques années de distance toutefois. L’Église les unit aussi dans une même célébration les considérant comme les colonnes premières, fondatrices de l’Église, fondement second bien sûr de l’Église, car le Christ est l’unique pierre angulaire de l’édifice dont les apôtres sont les pierres. Et nous sommes, nous aussi, appelés à devenir comme le dit saint Pierre « des pierres vivantes ».
L’Église les unit encore dans l’iconographie de la Pentecôte. On les voit anachroniquement l’un à droite, l’autre à gauche, l’icône de la Pentecôte étant avant tout une icône symbolique de l’Église. De même dans l’icône de la Déisis que nous voyons élargie ici dans l’iconostase de notre crypte. Rappelons-nous que cette iconostase était primitivement dédiée aux saints apôtres Pierre et Paul.
J’aimerais m’arrêter un moment avec vous aujourd’hui sur la figure de Pierre, sur la conversion, sur le repentir, sur le chemin spirituel de saint Pierre et sur ce que sa vie selon les évangiles apporte pour son ministère, pour sa prédication, pour son témoignage et son martyre.
Nous connaissons saint Pierre tout d’abord d’après les évangiles pour un laps de temps court de deux ou trois ans, un temps déterminant bien sûr, entre la première vocation de Pierre et d’André son frère sur le lac de Galilée où il pêchait avec ses compagnons et avec son père, Jonas. Nous voyons Simon accompagnant Jésus dans tous les événements bouleversants que nous connaissons : la marche sur l’eau, la présence sur le Mont Thabor et la Transfiguration, la dernière Cène, puis le Jardin des Oliviers, avec un peu plus tard le reniement de Pierre jusqu’à ce qu’ensuite – d’après l’évangile de Luc (Lc 22, 61) – Jésus le regarde et fasse couler en lui des flots de larmes de repentir.
D’après l’Évangile d’aujourd’hui, Simon-Pierre est loué, quand il reçoit du Seigneur le nom de Pierre, parce qu’il a été le porte-parole des disciples pour confesser la messianité et la filiation divine, la divinité de Jésus. L’Évangile s’est arrêté à cela. Mais nous lisons plus loin dans l’évangile (M 16, 21-23) le passage dramatique où Jésus annonce à Ses disciples Sa Passion prochaine. Simon-Pierre Le prend alors à part pour Le dissuader d’aller à Jérusalem et Jésus lui dit alors ces paroles terribles, ces paroles foudroyantes : « Arrière de moi, Satan ! ». Cette parole est peut-être une de celles qui, avec le regard de Jésus à la Passion, marqueront Simon et engendreront sa véritable conversion. Celle-ci ne sera accomplie et réalisée qu’à la Résurrection et confirmée par le don de l’Esprit à la Pentecôte.
À partir de la Pentecôte, en effet, nous voyons que Simon-Pierre est profondément transformé, il témoigne du Christ mort et ressuscité comme il n’avait jamais osé le faire auparavant ; il témoigne de Lui devant le Sanhédrin, devant la foule, dans différentes circonstances, dès les premières semaines et les premiers temps de l’existence de la première communauté apostolique de Jérusalem. Le jour de la Pentecôte, saint Pierre élève la voix, prend la parole et annonce que le Christ livré à la Croix et à la mort a été ressuscité par la puissance de Dieu (Actes 2, 14-36). Il ne craint pas de provoquer le ressentiment, la colère de ceux qui crucifièrent Jésus en soulignant que ce sont eux qui l’ont crucifié et que c’est Dieu qui l’a ressuscité par sa puissance. « Vous avez fait mourir le prince de la vie, que Dieu a ressuscité des morts » (Actes 3, 15). Plus tard, face à Caïphe et aux prêtres, il redira les mêmes paroles que Jésus avait dites à son propre sujet, « Jésus est la pierre rejetée par vous qui bâtissez, et qui est devenue la principale de l’angle » (Lc 20, 17 ; Actes 4, 11). Celui qui a reçu de Jésus le nom nouveau de Pierre est sensible peut-être plus que tout autre au fait que la seule pierre angulaire de l’édifice est Jésus Lui-même. Et il annonce cela parce que Jésus a été, est devenu et demeure à la fois pierre de fondement pour ceux qui le reçoivent, à la fois pierre de scandale et cause de chute pour ceux qui le rejettent.
Enfin, si nous lisons la première grande épître de Pierre, nous y trouvons une confirmation extraordinaire de cette transformation profonde de Pierre par la Passion de Jésus, transformation qu’il avait un moment rejetée, et à laquelle il est revenu par les larmes brûlantes du repentir. Cette première épître de Pierre est tout entière fondée sur une représentation du mystère de l’Agneau immolé, comme le dit saint Pierre et le livre de l’Apocalypse après lui, Agneau immolé avant la création du monde. « Vous avez été rachetés, dit saint Pierre, par le sang précieux du Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache, prédestiné avant la fondation du monde. […] Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes mais choisie et précieuse devant Dieu » (1Pi 1, 18-20, 2, 4).
Dans tout ce passage que j’ai cité, il nous faut prendre bien conscience de l’importance de cette thématique commune. Le sommet de l’épître de Pierre est peut-être la reprise de ce qui fut la méditation de toute l’Église ancienne, la méditation de tout le Nouveau Testament, de ce qu’on a appelé l’Évangile de l’Ancien Testament, c’est-à-dire le IVème Chant du Serviteur Souffrant chez le prophète Isaïe : « Christ a aussi souffert pour vous, vous laissant un exemple, lui qui n’a point commis de péché et dans la bouche duquel il ne s’est point trouvé de fraude, lui qui, injurié, ne rendait point l’insulte, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait à celui qui juge justement, Lui qui a porté Lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts au péché nous vivions pour la justice ; car vous étiez comme des brebis errantes. Mais maintenant vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes » (1 Pi 2, 21-25; Is 52, 13-53, 12). C’est le sommet d’une véritable catéchèse spirituelle de la communauté à laquelle il s’adresse et de toutes les Églises auxquelles il s’adresse aussi dans le présent de sa vie humaine et dans l’avenir de la vie de l’Église, c’est-à-dire pour nous aujourd’hui.
Pour conclure, je dirais qu’à travers les expériences de sa vie, saint Pierre entrera profondément dans le mystère de l’Agneau de Dieu. Il sera justement le témoin de Jésus, le témoin de Celui qui est la pierre angulaire. Il fera de ce témoignage la substance de sa prédication, l’objet de son témoignage jusqu’au martyre par le sang.
Nul ne saura, comme lui, faire de son épître une telle lettre de consolation et de réconfort dans les épreuves et dans les persécutions. C’est sur ce sujet que je voudrais terminer ma prédication en vous citant un dernier texte de cette première épître de saint Pierre dont il faudrait davantage nous nourrir et nous pénétrer : « Bien-aimés, dit-il, ne soyez pas surpris, comme d’une chose étrange qui vous arrive, de la fournaise – c’est-à-dire de l’épreuve de feu – qui est au milieu de vous pour vous éprouver. Réjouissez-vous au contraire, – cela nous rappelle les Béatitudes de saint Matthieu – réjouissez-vous, au contraire, de la part que vous avez aux souffrances du Christ, afin que vous soyez aussi dans la joie et dans l’allégresse lorsque sa gloire apparaîtra. Si vous êtes outragés pour le nom du Christ, vous êtes heureux,– bienheureux dirons-nous –, quand vous serez outragés pour le nom du Christ, parce que l’Esprit de gloire, l’Esprit de Dieu, repose sur vous » (1 Pi 4, 12-14).
Retenons ce que nous pouvons considérer comme la finale pneumatologique, qui donne la clé à l’interprétation des Béatitudes de Matthieu, du sermon sur la Montagne, et qui sont tout entières avant tout un témoignage par Jésus de l’Esprit Saint. De même que dans l’évangile de Luc, Jésus dit le texte de la prophétie : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’Il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18-19 ; Is 61, 1-2). Ici saint Pierre nous aide à comprendre que l’Esprit de Dieu, l’Esprit divin, l’Esprit éternel repose aussi sur Jésus, à travers Sa Passion, vers Sa gloire et qu’à nous-mêmes aussi l’Esprit Saint nous est donné lorsque nous participons aux souffrances du Christ et que nous entrons ainsi dans Sa gloire. Que ceci soit le seul but, le seul chemin, la seule raison d’être de notre vie à tous. Amen.
Père Boris Bobrinskoy
Le père Boris Bobrinskoy (1925-2020) a été professeur puis doyen de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, il aussi été recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité (crypte de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky de Paris). Il est l’auteur de nombreux ouvrages de théologie et de liturgie.
Homélie prononcée par le père Boris Bobrinskoy le 27 juin 1987-Extrait du recueil d’homélies (1981-2002) du P Boris Bobrinskoy, « Viens Esprit de Vérité » (Paris, 2024). 2020.


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