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Donner cours de religion à l’école aujourd’hui : un témoignage

Photo : Pixabay

« Puissant je suis sans force et sans pouvoir,
Bien recueully, debouté de chascun. » (François Villon, ballade du concours de Blois)

« Madame, que pensez vous du paradis et de l’enfer ? Va-t-on en enfer si on est homosexuel ? La fin du monde arrive-t-elle bientôt ? Croyez-vous aux esprits ? Comment savoir si la Bible n’est pas une arnaque ? Jésus a-t-il été marié ? Qui a créé Dieu ? Va-t-on se réincarner ? Croyez vous en la science ou en la Bible ? A-t-on été des singes ? Adam et Ève ont-ils existé en même temps que les hommes préhistoriques ? C’est un péché de se maquiller ? C’est quand, la fin du monde ?

Madame, Dieu existe-t-il vraiment ? »

Je reçois une ou plusieurs de ces questions à la fois et je commence à en parler, mais au milieu de la deuxième phrase ils sont déjà partis dans autre chose ou tentent de sortir leur téléphone, soi-disant pour chercher une information supplémentaire ou parce que leur mère les appelle d’urgence.  

Les mêmes élèves peuvent se mettre dans une terrible colère si l’un d’eux ose remettre en question une des bases de leur foi – qui peut être l’hétérosexualité, la simple affirmation que le paradis est mieux que l’enfer ou que Dieu existe (qui il est et ce qu’il a fait, cela c’est moins important). Leur attachement à la foi est souvent fortement identitaire.

Ils peuvent être touchants, énervants, exaspérants et attachants. On sort lessivé de certaines classes mais on est là aussi pour eux, pour ce type d’élève, non seulement pour ceux qui vont à l’église et lisent la Bible, ont toujours leur cahier et écoutent le professeur et ont une culture générale de base.

Parfois, c’est presque le seul type d’élève que l’on a en face de soi. Aux côtés des élèves qui semblent ne s’intéresser qu’aux jeux vidéo et qui semblent ne se poser aucune question, et qui s’endorment en classe. Ou bien qui se ferment comme des huîtres, ne répondent à aucun défi et écrivent des platitudes ou bien demandent à ChatGPT de penser à leur place.

Mais ces mêmes élèves, une fois par mois, se réveillent et font une très bonne remarque ou posent une très bonne question. S’endormir parfois, ce n’est pas le plus grave : je me suis rappelé dernièrement qu’un jeune homme s’est endormi pendant « le long discours de Paul », au point de tomber par la fenêtre (Ac 20,9). Et Paul ne lui a pas porté noise, puisqu’il l’a aussitôt ressuscité.

Leur français est souvent simpliste. Les mots plus abstraits, ou même beaucoup d’autres mots et structures de phrases, ils ne les connaissent pas (et souvent pas plus dans leur langue maternelle, autre que le français) parce que la plupart d’entre eux ne lisent pas de livres. Ce qui est plus difficile, c’est le fait que souvent ils pensent les comprendre, mais ils font des fausses associations (adultère : être adulte ; humilité : être humilié, etc) Parfois, ce sont les mêmes élèves qui peuvent nous étonner avec la profondeur spirituelle de certaines de leurs remarques.

Donner cours de religion à des élèves qui ont une forte demande identitaire, mais qui n’ont pas la patience d’approfondir, cela arrive à beaucoup d’entre nous, enseignants de religion dans les écoles de l’État en Belgique. C’est un défi qui pourrait mener certains à baisser les bras, mais d’autres à remettre toujours en question leur méthode, à tomber et à se relever, à réinventer, à être créatifs.

Comment enseigner, donc ? Il n’y a pas de solution passe-partout. Il faut, je pense, rester à leur écoute, sauter sur l’occasion d’une question, d’une remarque, retenir les questions, surtout celles qui reviennent. Pour les développer – autant que possible, car on n’a qu’une heure par semaine et souvent ils oublient ce qu’on a dit d’une semaine à l’autre. L’attention de chacun est hypersolicitée ces temps-ci. 

Une des méthodes que je suis obligée d’utiliser, c’est donc la méthode du zapping, des phrases qui frappent et qui ont plus de chances de rester ancrées dans l’esprit. « Dieu est amour ». « Aimez vous ennemis » ; « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » « La lettre tue » (déjà très abstrait, d’ailleurs !). Et surtout répéter très souvent ce qui est essentiel, ce qu’on voudrait qui reste malgré tout quand tout sera oublié. Il est aussi très important d’être « maïeutique », de les aider à réfléchir par eux-mêmes et à avancer seuls, de leur donner des outils pour continuer à approfondir les choses. 

Trop argumenter ne sert à rien, les longs textes sont souvent indigestes. Une image peut aussi aider, et cela ne doit pas toujours être une icône. On peut aussi se servir des vidéos courtes, mais regarder des films plus longs que 15 minutes en classe s’avère improductif, parce que l’attention des élèves se perd en route et la semaine suivante, ils ont déjà tout oublié, donc on ne peut plus faire de débat.

Ce que j’essaye aussi, c’est de relier le cours à leurs intérêts, à ce qui les préoccupe dans la vie de tous les jours. Une phrase, un mot suffit parfois pour faire ce lien, mais parfois cela s’avère  difficile. Un défi : que faire si nos intérêts sont très différents des leurs ? Pour des élèves qui ne regardent pas les mêmes films (ou pas de films du tout, dernièrement, seulement de courtes vidéos), ou pratiquent des sports que nous ne connaissons pas. Il faut tenter de trouver un pont et de nous préoccuper un peu de ce qui les préoccupe. Il m’est déjà arrivé d’entendre un élève trouver une image spirituelle dans un jeu vidéo que je ne connaissais pas.

Une autre chose à faire seulement très rarement (à mon avis) et avec des élèves très catéchisés, qui sont peu nombreux : des cours se centrant sur les détails des fêtes et la liturgie. Pour la plupart, cela ne leur dit rien, c’est comme étudier les Sumériens en cours d’histoire en leur disant de s’y identifier. Pour les ouvrir au sens de la liturgie, il faut de nouveau aller à l’essentiel : trouver des images qui parlent du temps qui tue et du temps qui donne la vie ; analyser avec eux une image, quelques phrases percutantes.

Il y a des jours ou j’ai l’impression que mon cours ne sert à rien. Il y en a d’autres où quelque chose d’important s’est réellement passé et certains élèves me le disent. « Madame, j’ai compris que la religion n’est pas seulement le prêtre qui boit et ramasse l’argent, ou les interdits. » « Merci, avec vous, on peut parler, on n’a pas peur de poser une question irrespectueuse. » « J’ai beaucoup aimé pouvoir poser beaucoup de questions. » Et même « Je viens à votre cours parce que vous êtes gentille. » Et on sent qu’au moins certains réalisent qu’ils comptent, qu’ils sont des personnes et qu’on les prend au sérieux.

Dernièrement, le défi des élèves ukrainiens est venu : des élèves souvent bien scolarisés (au moins, au début de la guerre), mais qui ne parlent que quelques bribes de français et qui ne sont pas tous motivés pour l’apprendre. Il faut alors encore réinventer le cours, créer des documents de vocabulaire et des phrases courtes ou essayer de les impliquer autrement.

Il est important de ne pas s’ennuyer soi-même, de choisir des thèmes qui nous touchent aussi. L’enthousiasme ne doit pas, mais peut se transmettre.

Enfin peut-être le plus important : il faut les laisser parler, les inciter à parler. L’avantage des cours minoritaires, c’est aussi le petit groupe, qui permet une expression plus libre et de valoriser la parole de chaque élève. Il est important de les faire réfléchir, de faire sortir leur questionnements qui sont toujours là, quelque part, et attendent d’être enfantés.

Je ne prétends pas du tout être un bon professeur. Il y a chaque année des moments où je me sens nulle, où j’ai l’impression que je ne vais nulle part avec eux et qu’il faudrait changer entièrement la manière de donner cours. L’important, c’est de ne pas déserter, de ne pas cesser de se remettre en question, de créer et surtout : de prendre les élèves au sérieux, de les regarder en tant que personnes.

Alexandra de Moffarts

Docteur en linguistique, Alexandra de Moffarts est enseignante de religion dans les écoles, en Belgique, ainsi qu’à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Jean (Bruxelles).

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