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La voix de la conscience : des prêtres russes persécutés

Photo : InTransit

En marge du discours officiel du patriarcat de Moscou, promouvant la guerre et soutenant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des prêtres russe sont de plus en plus nombreux à ne plus vouloir souscrire à une position contraire à leur conscience. Cette résistance prend notamment la forme d’un rejet de certaines formulations de la « prière pour la victoire » que le patriarche Kyrille a officiellement introduite dans les célébrations liturgiques. Un tel rejet se révèle lourd de conséquences, conduisant potentiellement à la perte de sa fonction presbytérale, à des formes de harcèlement de la part de la hiérarchie ecclésiastique ou même des paroissiens, et ne laisse parfois nul autre choix que l’exil. 

Nous publions ici de larges extraits d’un entretien avec le père Konstantin Kokora, prêtre de la région de Moscou tout récemment réfugié en France, qui a vu sa vie basculer depuis qu’il a tenté d’adapter la prière pour la victoire en vue de la rendre conforme au message authentique de l’évangile. Son itinéraire est représentatif d’un mouvement de fond, en même temps qu’il met en lumière certains aspects significatifs de l’Église russe officielle d’aujourd’hui. Cet entretien éclaire aussi la dure réalité de l’exil. 

***

– Racontez-nous comment vous avez découvert la prière « Ô Sainte Russie » et le fait que tous les prêtres sont tenus de la réciter.

Le patriarche a introduit cette prière en septembre 2022 et a imposé au clergé de la réciter lors de chaque Divine Liturgie.

– Qu’est-ce qui vous dérangeait exactement dans cette prière ?

La demande de victoire. La prière contient les mots : « car ceux qui veulent la guerre se sont ligués contre la Sainte Russie » – c’est-à-dire que les ennemis se sont ligués contre la Sainte Russie – et ensuite : « accorde-nous la victoire par Ta force ». C’est ce passage, depuis les mots sur la guerre jusqu’à la demande de victoire, que j’ai supprimé en entier à différentes occasions. Ou alors je laissais la fin, mais j’ajoutais au mot « victoire » la précision « sur le péché ». À l’approche de ma convocation devant la commission, je me suis contenté de cette dernière modification.

– Combien de temps cela a-t-il duré avant que l’on ne vous remarque ?

Je lisais la prière avec ces modifications depuis 2022. En 2023, l’évêque m’a convoqué sans explication. Le secrétaire m’a simplement dit que Monseigneur voulait me voir. Je suis venu, et il m’a tout de suite dit : « Tu te crois le plus malin, c’est ça ? ». Je lui ai répondu : « Non, pas du tout. » « Et pourquoi modifies-tu les mots ? » J’ai expliqué pourquoi. Il m’a dit : « Si tu refuses de la lire, j’écrirai au patriarche, et il t’arrivera la même chose qu’au père Ioann Kovalev. » Vous vous souvenez de celui qui a été le premier à être défroqué ? Il ne lisait pas cette prière. Il a dit qu’on allait désormais me surveiller de près. J’ai alors pensé qu’on écoutait directement les offices, qu’on surveillait la façon dont on lisait la prière.

Nous étions en 2023. Ma femme était enceinte, nous avions un crédit immobilier. Je savais que je devrais réciter cette prière, et je me forçais à le faire au prix d’énormes efforts. Comme beaucoup de prêtres, j’essayais d’y insuffler « mon propre sens ». C’était très difficile pour moi, j’avais l’impression de me perdre.

Le 2 janvier, quand le père Alexeï Ouminski a d’abord été suspendu, puis définitivement défroqué, j’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi. C’était de l’arbitraire, on ne pouvait pas faire ça comme ça. Et vers la fin janvier, j’ai de nouveau cessé de la lire.

– Comment cela se passait-il au sein de la paroisse ? Vos collègues étaient-ils au courant, les paroissiens s’en rendaient-ils compte ?

À l’été 2024, alors que j’étais en vacances, le deuxième prêtre de notre église m’a appelé et m’a dit : « Écoute, le doyen sait que tu modifies les paroles des prières. Fais attention, on te surveille. » Je suis revenu et j’ai continué à faire tout comme avant. Le doyen est venu me voir : « Les gens se plaignent de toi, ils disent que tu modifies les paroles des prières. » J’ai demandé si je pouvais parler à ces personnes en privé. Je suis dans la paroisse depuis sept ans, je connais tout le monde par leur nom, j’ai confessé et donné la communion à tout le monde. Nous avons des relations très proches. Il m’a répondu : « Ce n’est pas nécessaire. Contente-toi de lire comme il faut. »

Puis il y a eu une discussion publique : le doyen a réuni tous les prêtres et les diacres et, devant tout le monde, m’a posé un ultimatum : si je continuais à changer les paroles, il serait obligé d’en référer à la hiérarchie. Il se présentait toujours comme quelqu’un qui était « obligé ». J’avais le choix, mais pas lui. Quand nous nous sommes retrouvés seuls, il m’a dit : « On nous a élevés ainsi : si les aînés le disent, il faut le faire. Nous sommes comme à l’armée. On nous a dit de tirer, donc il faut tirer. » Ayant moi-même fait mon service militaire, j’ai été horrifié par ses paroles. Pour moi, il est inadmissible de comparer l’Église à l’armée. Je lui ai dit que je ne pouvais pas être d’accord avec cela.

– Comment ont réagi les fidèles qui soutenaient la guerre ?

La majorité des paroissiens soutiennent la guerre. Ils m’ont conseillé de « ne pas me gâcher la vie », de « lire comme il se doit, mais de penser ce que je veux », de « me débarrasser de mon orgueil », de « mettre ma conscience au placard », et m’ont même demandé : « Êtes-vous vraiment en faveur du pouvoir LGBT en Ukraine ? ». Un jour, un fidèle est venu me voir après l’office : « Père Konstantin, vous modifiez les paroles de la prière. Vous comprenez bien quelles peuvent en être les conséquences ? » Je lui ai répondu : « Bien sûr. Je pense que bientôt, je me tiendrai dans cette église à vos côtés, mais en tant que laïc. On me retirera mon sacerdoce. » Il m’a répondu : « Bon, d’accord, d’accord. » En d’autres termes, tout le monde comprenait où cela menait.

Mais il est important de noter qu’il y avait parmi eux quelques-uns qui, bien que pro-gouvernementaux, me comprenaient néanmoins, respectaient mon choix et reconnaissaient que le pouvoir ecclésiastique commettait des abus.

– Avez-vous ouvertement exprimé votre position anti-guerre au sein de la paroisse ?

Oui, lors de conférences et de discussions dans notre salle paroissiale située près de l’église. Je disais que ce qui se passait était horrible. Dans mes sermons, j’évoquais la nécessité d’aimer ses ennemis, le commandement : « Tu ne tueras point », et la nécessité de faire preuve de charité envers ceux qui nous haïssent. Je ne disais pas explicitement « la guerre approche », mais tout le monde comprenait de quoi il s’agissait. Parfois, j’étais confronté à de l’agressivité, je craignais que l’on ne me dénonce non seulement aux autorités ecclésiastiques, mais aussi aux autorités laïques. Un homme est venu me voir pour discuter, il m’a raconté qu’il participait à la guerre à distance et qu’il était responsable de la mort de nombreuses personnes. Puis il s’est approché du calice, souhaitant communier. Je ne lui ai pas donné la communion. Il était en colère, m’accusant de me placer au-dessus du patriarche. Mais que puis-je y faire si le patriarche a son point de vue et moi le mien ? Le patriarche n’est pas le Christ.

– Comment s’est déroulée la séance de la commission disciplinaire ?

Avant de me convoquer, ils ont interrogé séparément le doyen, le deuxième prêtre, le vicaire et le chef de chœur – tous dans le cadre de mon affaire. Puis je suis entré, et là se trouvaient ces dignitaires ecclésiastiques. J’ai tout de suite dit que, en conscience, selon les commandements évangéliques et ma vocation sacerdotale, je ne pouvais pas prononcer toutes les formules de cette prière. J’ai voulu faire comprendre par tous les moyens que l’Église doit appeler à la paix. 

On m’a demandé ce qui me déplaisait dans cette prière. J’ai répondu que je ne comprenais pas pour la victoire de qui nous priions, ni ce qu’était la Sainte Russie. On m’a répondu : « C’est l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie ». J’ai dit : « D’accord, cela signifie-t-il que nous souhaitons la victoire d’une partie de la Sainte Russie sur une autre ? » D’ailleurs, j’ai rappelé les paroles du patriarche Cyrille, qui, dans plusieurs sermons prononcés les années précédentes, avait lui-même qualifié cette guerre de fratricide. « C’est comme si mes enfants se battaient : je m’interposerais entre eux et leur demanderais de cesser le feu », ai-je dit.

La séance s’est déroulée comme un interrogatoire, mais les membres de la commission n’avaient pas pour objectif de m’écouter et de me comprendre ; j’étais d’emblée coupable de déloyauté. Il était clair que tout cela n’était qu’une formalité. Tous les arguments entendus m’étaient déjà connus, et aucun d’entre eux n’était convaincant. « Vous dites tous la même chose », a déclaré l’un d’eux. J’ai répondu que le fait était que je n’étais pas le seul à qui cette prière soulevait de nombreuses questions. J’ai confirmé que je ne lirais pas cette prière, et l’affaire en est restée là.

Après la séance, je suis entré dans la librairie de l’église. J’aime beaucoup les livres. Et soudain, j’ai vu un livre d’un confesseur du XXe siècle, victime de répression, dont la couverture portait le titre : « L’homme, c’est sa conscience ». À ce moment-là, j’ai perçu cela comme un signe de soutien venu d’en haut, car c’était précisément de la conscience que j’avais tenté de parler lors de la séance de la commission.

– Quel était le motif officiel de cette exclusion ?

La violation de la vingt-cinquième règle apostolique. Cette règle s’applique aux débauchés, aux voleurs et aux parjures. On ne m’a jamais expliqué en quoi j’avais concrètement failli. Après la commission, personne n’est venu me dire : « Tu as enfreint telle ou telle règle, c’est pourquoi cette décision a été prise ». Juste une interdiction. Or, selon les canons, la violation de cette règle devrait entraîner la déchéance du sacerdoce, et non une interdiction temporaire – comme ce fut le cas pour les pères Uminsky et Koval. Mais je pense que le patriarche comprend : les prêtres déchus peuvent s’adresser au Patriarcat de Constantinople, où ils seront réintégrés – là-bas, on considère ces décrets comme illégaux et motivés par des raisons politiques. C’est donc plus simple de mettre les choses en suspens. Tu es officiellement clerc, mais tu ne peux pas exercer ton ministère. Et tu n’as ni les motifs formels ni la possibilité de passer sous une autre juridiction.

Photo : InTransit

– Comment les paroissiens se sont-ils comportés après la commission ?

La grande majorité a tout simplement cessé de me donner de ses nouvelles : ils ne m’écrivaient plus, ne m’appelaient plus. C’était comme si je n’existais pas. Certains m’ont soutenu au téléphone – « c’est génial » –, mais c’est tout, rien de plus.

[…]

– N’avez-vous pas été déçu que si peu de gens vous aient soutenu – des paroissiens, des confrères prêtres ?

Sur le plan humain, cela m’a beaucoup peiné. Ma femme dit que je suis naïf, que j’attendais quelque chose. Et pourtant, j’attendais vraiment. Je pensais que les gens n’étaient pas si… je ne sais même pas comment l’expliquer. Peut-être est-ce cette imprégnation soviétique de l’âme – l’incapacité à faire preuve d’empathie. On m’a dit exactement ça : « Oui, c’est grave, mais c’est de ta faute. Tu aurais dû prier, tu aurais dû t’humilier. » Et j’ai compris que la position des gens était la suivante : le pouvoir a toujours raison. Toujours.

Je me disais : peut-être que pour certains d’entre eux, cela deviendrait un signe révélateur de la fausseté du système – comme l’exemple d’Uminsky l’avait été pour moi autrefois. Mais en général, les gens continuaient à vivre leur vie. En fin de compte, ils s’en moquaient. Ceux qui pensaient autrement étaient rares.

Et vous savez, ce qui m’a aussi frappé : beaucoup de prêtres sont contre la guerre, mais tous se taisent. Absolument tous. Ils venaient me voir, m’arrêtaient : « Il ne faut pas dire ça, tu vas avoir des problèmes. » 

Quand ils ont commencé à bombarder Kiev, je servais au crématorium, je célébrais des funérailles. Le responsable de service local a fait irruption dans la salle et s’est mis à hurler en jurant que « les nôtres bombardaient ». Je lui ai dit : « Pourquoi vous réjouissez-vous ? Ce sont des êtres humains. » Il est devenu fou furieux, s’est mis à crier. Un prêtre assis à côté tapait sur mon genou : « Je t’en prie, arrête. » Quand le gardien est parti, ce prêtre m’a dit : « Je comprends que tu as raison. Mais je ne peux pas dire ça, j’ai des enfants. »

– Qu’est-ce qui a changé dans votre vie après cette interdiction ?

On m’a non seulement interdit d’officier, mais je ne pouvais plus porter de croix pectorale, ni donner la bénédiction ; je me suis mis à communier comme un laïc, à la cuillère. Et j’ai compris que tout ce que je savais et voulais faire m’était désormais totalement interdit. Je voulais diriger une école du dimanche dans une autre église, on m’a répondu « on ne veut pas de problèmes ». À l’église où j’étais acolyte, on m’a également prié de partir. Une maison de retraite m’a demandé de venir parler aux résidents, le métropolite ne m’y a pas autorisé. Un de mes amis m’a proposé : « Tu peux venir au centre de détention provisoire donner des cours de psychologie ou d’histoire, simplement en tant qu’enseignant. » Puis il m’a écrit : « Désolé, tu ne peux pas y aller, à cause de ta position. » Une enseignante de l’école où l’on m’invitait régulièrement auparavant m’a donné rendez-vous en terrain neutre et m’a dit : « Je voulais vous inviter, mais on m’a dit que ce n’était pas possible. Même de manière anonyme. »

J’ai compris que c’était une sorte de mort civile. C’est comme si tu n’existais pas.

– Comment vous sentiez-vous à cette époque ?

C’était difficile, j’ai traversé une année de dépression. J’étais habitué à avoir un emploi du temps bien rempli : les offices, la radio, la télévision, les conférences, les cérémonies religieuses – baptêmes, funérailles. Et tout d’un coup, tout cela a disparu d’un seul coup. Et les gens ont disparu. Plusieurs choses m’ont permis de tenir le coup. Tout d’abord, ma famille : ma femme et mes enfants. Ensuite, un paroissien m’a aidé en finançant ma formation. J’étais dans un état difficile, mais je comprenais qu’il fallait sans doute me former à un autre métier, au cas où le sacerdoce deviendrait totalement inaccessible pour moi. J’ai suivi une formation de reconversion professionnelle de « psychologue de crise ». De plus, des amis protestants m’ont invité à animer une émission sur leur radio et à préparer de petits commentaires sur les Écritures. Je leur en suis très reconnaissant. Et à mes amis parmi les paroissiens.

– Parlez-nous de la « Confession de foi anti-guerre » : comment vous êtes-vous retrouvé dans ce groupe ?

C’était vers Noël, peu de temps après l’interdiction. À l’époque, j’étais dans un état tel que je ne participais qu’en partie. J’assistais aux discussions par visioconférence, j’approuvais, mais je ne m’impliquais pas activement, j’avais l’esprit occupé par autre chose. L’initiative venait d’autres prêtres. Je souscris à tout ce qui y est écrit : le document condamne la guerre comme incompatible avec les valeurs chrétiennes et la qualifie explicitement de péché. Si j’avais été en forme à l’époque, j’aurais participé plus activement.

[…]

– Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les croyants – tant les fidèles que les prêtres – ont si facilement accepté la guerre ?

J’y ai réfléchi. Il me semble que depuis les années 90, nous avons beaucoup trop mis l’accent sur la forme : la construction d’églises, l’organisation de liturgies fastueuses, le faste extérieur – la prospérité du patriarche, des métropolites, des évêques, des résidences. Une belle apparence. Mais à l’intérieur, en réalité, rien n’a poussé.

Je l’ai compris en discutant avec des adolescents, des écoliers – des gens qui sont loin de l’Église. Ils disaient : « Il nous manque des prêtres intègres. » Des prêtres intègres – c’est-à-dire quoi ? Ceux qui assument leurs paroles. Pas ceux qui roulent en voitures de luxe en disant : « il faut être modeste ». Mais de ceux dont on peut dire : il vit exactement comme il prêche.

Et puis il y a la peur de tout perdre. Les prêtres ont peur de perdre leurs paroisses, leurs postes, la croix que leur a remise le patriarche. Le pouvoir enivre. L’Évangile, c’est l’Évangile, et la vie, c’est la vie, comme me le disait une parente. « Et maintenant, tout se passe selon l’Évangile ? » Eh bien, dans les séminaires, on enseigne cela : quoi qu’il arrive, obéis. À cela s’ajoute l’absence d’esprit critique. Il me semble que les gens ne veulent tout simplement pas penser autrement. Ce n’est pas qu’on leur interdise de le faire – ils y adhèrent eux-mêmes. Ils veulent eux-mêmes y croire.

[…]

– Quand et pourquoi avez-vous décidé de partir ?

Cela s’est fait petit à petit. Le père Andreï Kordotchkine m’a écrit presque immédiatement après l’interdiction, il m’a demandé si je ne voulais pas déménager. À l’époque, j’ai répondu : non. Je dois en arriver à cette conclusion par moi-même, je suis comme ça.

En parallèle, je prenais conscience de l’absurdité de cette sanction : aucune logique, aucune perspective. Et puis il y avait la propagande auprès des enfants à l’école. Mon fils, en CP, rentrait à la maison et me racontait que sa maîtresse avait dit : « Des gens meurent pour vous au front, vous devez être dignes de leur sacrifice. » Je lui ai expliqué : « Philippe, tu ne les as pas envoyés là-bas. Ils ne défendent personne, ils ont envahi un territoire étranger. » Ma fille, en cinquième année, racontait qu’en cours de musique, ils chantaient la chanson « 333 » : c’est le signal d’un tir d’artillerie, les paroles parlent de la façon dont il faut « descendre les Ukrainiens ». Les enfants chantent cela dans une école moscovite tout à fait ordinaire.

Il y a eu une autre histoire qui a marqué un tournant. Un de nos amis a été arrêté dans le cadre d’une affaire que le FSB avait commencé à monter de toutes pièces. Des connaissances nous ont fait passer le message : on pourrait venir chez vous pour une perquisition. Ma femme et moi avons quitté notre appartement et avons vécu quelque temps chez ses parents. C’était terrifiant, surtout pour les enfants. Finalement, personne n’est venu, mais le sentiment de malaise est resté. Pendant tout ce temps, mon fils avait constamment peur du moindre bruit, du moindre cliquetis. La vie s’était divisée en un avant et un après. Pour moi, ça va – mais pour les enfants, c’est un traumatisme pour toute la vie.

Et puis, je me suis rendu compte que je me sentais étranger. La même langue, les mêmes églises, la même rue… et pourtant, tu es un étranger. Ceux qui m’étaient autrefois proches ne parlent plus qu’en reprenant des phrases entendues à la télévision. C’était très difficile à entendre pour moi. J’ai compris que c’était une impasse, une impasse absurde.

C’est alors que je me suis tourné vers l’organisation « Mir vsem », qui vient en aide aux prêtres anti-guerre, pour leur demander de m’aider à quitter le pays. Ils m’ont donné les coordonnées d’un collaborateur d’« InTransit », nous ont payé les billets et ont rédigé une lettre de soutien. Plusieurs autres personnes et organisations ont également écrit des lettres. Sans cette aide, nous n’aurions pas pu partir.

– Pourquoi n’êtes-vous pas parti plus tôt ?

Il est difficile de se résoudre à changer de vie, à quitter ses proches. Il fallait que je mûrisse, que je comprenne la volonté de Dieu. Je n’arrêtais pas de me dire : peut-être qu’il vaut mieux rester. Je priais avec mes propres mots : « Seigneur, s’il y a une raison de rester ici, je reste. Si ce n’est pas le cas, aide-moi à le voir. » Et peu à peu, j’ai vu toutes les portes se fermer. Pas par quelqu’un de l’extérieur, mais par nous-mêmes.

– Aviez-vous des craintes avant votre départ ?

On nous avait prévenus qu’à la frontière, on pourrait nous arrêter, contrôler notre téléphone, consulter nos messages. Avant de partir, nous avons tout effacé. Je voulais aller voir le supérieur en toute honnêteté et lui dire que je ne serais plus acolyte. Mais mes amis m’ont dit : « Ton honnêteté n’a pas sa place ici. Pars, et ensuite tu diras ce que tu veux. » Il s’est avéré que c’était effectivement mieux ainsi : il n’y a pas eu de conflit, et c’était plus simple pour ceux qui sont restés au monastère – ils ne savaient pas, ils ne mentaient pas.

À la frontière, personne ne nous a posé de questions. Les adieux à nos proches ont été difficiles : ma femme a trois jeunes frères, j’ai des parents âgés. Nous avons des amis proches. Aucun de nous n’était jamais parti nulle part, personne dans la famille n’avait changé de vie de manière aussi radicale. Nous sommes des pionniers.

– Comment s’est passé votre premier mois en France ?

C’est comme si on nous passait de main en main : chaque jour, le Seigneur nous envoie des gens qui nous aident, que ce soit moralement, pour les papiers, pour la vie quotidienne, ou simplement par humanité. Nous sommes arrivés à Paris et avons passé quelques jours chez une professeure qui m’avait interviewée à Moscou et m’avait invitée chez elle : « Si jamais il y a un problème, j’ai une grande maison. » Ensuite, on nous a envoyés à Montpellier. Quelques jours dans un logement social – là, on ne se sentait pas à l’aise : il y avait des cafards, de la saleté. Mais de là, des proches de cette même professeure nous ont accueillis chez eux pendant quelques jours. Et maintenant, nous sommes dans une petite ville près de Montpellier, et ici, tout est formidable.

Ma femme et moi, on se dit qu’on réapprend à vivre et qu’on réapprend à communiquer. À Moscou, vers la fin, on était tous les deux isolés, on ne voyait presque personne. Et ici, il y a sans cesse de nouvelles personnes, des échanges permanents. Les enfants sont même un peu sous le choc de nous voir faire connaissance avec quelqu’un.

Je ne regrette pas une seule seconde notre départ. Dieu merci, les choses se sont passées ainsi.

– Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Je ne fais pas de grands projets. Pour l’instant, ce sont les papiers et l’école des enfants. Nous avons déposé une demande d’asile, nous attendons – on nous dit que cela prendra environ six mois. J’aimerais beaucoup exercer mon ministère – si cela s’avère possible ici, j’en serai ravi. Mais le problème, c’est que je n’ai pas été défroqué. Je suis interdit d’exercer, mais pas déchu. On ne peut pas passer aussi facilement dans une autre juridiction ainsi.

L’essentiel pour moi maintenant, c’est de me remettre sur pied. De retrouver le goût de la vie. De savoir que les enfants sont en sécurité, que j’agis selon l’Évangile et que j’ai préservé ma foi. Tout le reste est perdu : l’appartement à Moscou, ma famille, mes amis. Mais tout cela fait partie des plans de Dieu. C’est sans doute l’essentiel.

L’intégralité de l’interview du père Konstantin Kokora réalisée par InTransit se trouve en russe ici.  

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