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Le temps de Dieu révélé par la liturgie (1)

Photo : Victor Agassant

Au chapitre un de l’Evangile selon Saint Marc, la première parole publique de Jésus clame que « le temps est accompli » (Mc 1,15). On pourrait traduire aussi : « achevé, consommé, terminé ». Pourquoi ? Parce ce que « s’est rapproché le royaume de Dieu ». « Convertissez- vous », « μετανοείτε » crie le Seigneur et « croyez à cette bonne nouvelle ». Le « μετανοείτε » n’est pas bien rendu par « repentez-vous » ou « faite pénitence ». « Convertissez-vous » est plus exact étymologiquement : retournez-vous vers Dieu avec intelligence, changez d’état d’esprit. La « μετάνοιά » (métanoia) est simple à comprendre : c’est le contraire de la paranoïa. On a fini d’avoir peur et on entre en confiance. On croit de tout son cœur ; on est comblé de certitude ; rien ne peut nous nuire ; nous sommes libres de toute crainte ; nous commençons à aimer sans condition ; nous nous abandonnons à l’amour sans raison ; nous cédons à l’irrationnel qui a raison de toute chose. 

Il est un temps historique où Celui qui est sans commencement se met à commencer quand le Verbe se fait chair : le Dieu d’avant les siècles devient un nouveau-né. Aux matines de la Nativité du Christ, nous chantons : 

« Au temps venu de ton apparition sur terre est instauré ta royauté séculaire qui n’a jamais commencé. » L’incarnation du Verbe bouleverse l’ordre du temps : passé, présent, futur se réunissent dans un « maintenant et toujours » et l’Église chante dans ses tropaires de Noël : « L’intemporel s’habille avec le temps et le temps aujourd’hui héberge l’éternel ».

Le temps liturgique rassemble dans une unité organique tous les moments historiques de l’incarnation du Christ : de sa Nativité à son Ascension jusqu’à la venue de l’Esprit à la Pentecôte. Il ne s’agit pas seulement de célébrer une mémoire, de commémorer la vie de Jésus par une mise en scène de symboles signifiants. La liturgie n’est pas seulement une célébration qui rappelle l’enjeu et la puissance de ce qui s’est passé. Le fait liturgique invite et accueille tous nos sens corporels et toute notre sensibilité spirituelle. La liturgie nous fait pénétrer dans un temps de révélation où l’« au-delà » et le « déjà-là » font corps dans une Pâque perpétuelle. Un temps où l’Esprit de Dieu se manifeste pour nous informer, nous inspirer, oui, nous révéler la seule chose dont nous avons besoin : la présence de Dieu, l’étreinte de Dieu, l’habitation, en nous, de Dieu dans une pentecôte de « maintenant et toujours ».

La liturgie est un sanctuaire de révélation. Laissons-nous faire, laissons-nous porter, laissons-nous saisir. Pour écouter le souffle de Dieu, nous n’avons rien à penser. Pour être inspiré par ce Dieu insaisissable, nous n’avons plus à réfléchir. Nous n’avons même plus à nous souvenir de quoi que ce soit, pour être baptisé dans la mémoire de Dieu dont l’Église nous inonde.

Nous ne devons plus rien imaginer pour accéder à la vision du Dieu invisible. Arrêtons de gamberger autour de notre misère pour nous laisser envahir par sa gloire. Cessons de calculer nos compétences et nos incompétences pour nous laisser vaincre par sa puissance. Retenons toutes nos demandes pour nous laisser submerger par sa gratuité. Nous n’avons besoin que de Dieu et la vérité de ce besoin, en nous, est la plus efficace intercession en notre faveur.

Taisons-nous un peu, écoutons la poésie de l’Église, ondulons en paix sur l’harmonie de l’Église. L’Esprit de Dieu nous y attend, Il est à l’affut de notre abandon. Notre abandon et son inspiration soudaine nous délivrent profondément de nous-mêmes. Mais au lieu de diminuer dans ce retrait de notre « égo », notre personne se trouve, au contraire, amplifiée par la Grâce de l’Esprit de Dieu. Notre personne, en s’abandonnant, entre en communion et là commence notre liberté. 

Saint Porphyre disait plaisamment : « devenir un saint, mais c’est facile, il suffit de… penser toujours à Dieu ». Oui, mais le gros problème c’est que nous pensons toujours, et seulement, à nous-même. Nous avons appris à être incapable de penser à autre chose que nous-même. Et même quand on met Dieu dans nos pensées, c’est toujours pour lui demander des « trucs », pour notre intérêt propre, pour lui soutirer un peu d’aise, un peu de réussite, un peu de santé, un peu de confort, un peu de charisme !

Notre prière est une tentative de manipulation, une entreprise d’exploitation de la bonté divine.

Soit dit en passant, les prières improvisées que l’on cultive beaucoup dans l’Occident chrétien sont une démonstration manifeste de cette tendance à l’appropriation du pouvoir et vouloir divin. Non, la seule chose que nous aurions à lui demander, en toutes circonstances, c’est Lui-même, le Seigneur des puissances. Cependant nous multiplions nos supplications pour obtenir ces puissances, en être maître et nous laissons tomber le Seigneur en personne pour mieux profiter de ses grâces à volonté. 

Non ! Si nous voulons vraiment prier il nous faut abandonner notre propre prière lorsqu’elle est dépendante de notre égoïsme. Il nous faut prier dans l’Église, avec l’Église, avec les Saints, avec les autres, prier Dieu pour Dieu, pour être avec Lui. La stérilité de notre prière vient de la sclérose de notre volonté qui ne veut que nous-même, même si notre intelligence camoufle notre vanité sous une posture de générosité ou une recette de charité. Il convient de prier par l’Église et de nous éviter nous-même, à tout prix, si nous voulons goûter à la suavité de ce grand « Autre » qui est Dieu.

La psalmodie de l’Église orthodoxe exprime toujours d’une part une demande de mansuétude devant l’indigence de nos vertus, d’autre part une reconnaissance de gratitude devant l’abondance des miséricordes de Dieu. 

La prière ascétique de l’Église, la « prière de Jésus », récapitule cet état d’esprit : 

« Seigneur Jésus Christ » : dans cet appel nous manifestons notre foi en l’existence de Dieu.

« Seigneur » : nous reconnaissons la puissance et la grandeur de Dieu. 

« Jésus Christ » : nous adhérons à sa révélation, nous connaissons son incarnation, sa parole et ses actes.

 « Jésus » : Il est proche, Il est là, Il est à ma portée, je Lui parle, Il écoute, face à moi. 

 « Aie pitié de moi, pécheur », « pécheur » : c’est simple, je n’y arrive pas, je suis incapable de me tenir devant Dieu qui est devant moi, je suis pécheur, petit, injuste, mesquin, raté et vaniteux par-dessus le marché, je connais ma défaillance et j’insiste.  

 « Aie pitié de moi, pécheur », « aie pitié de moi » : je crois en la pitié, l’amour gratuit, l’amour à perte, le don de Dieu que je perds en le recevant et je persiste. Il est patient et généreux. Il se donne à moi tout le temps, je gâche sa bonté. Il est en moi, pécheur ; il faut que je connaisse à fond ma faiblesse pour le voir en moi, le Tout-Puissant. 

Saint Maxime le confesseur définit de cette façon la vertu : 

« Le sens de la vertu, c’est l’union, en pleine et profonde connaissance, l’union de la continuelle défaillance de l’homme et de la toute-puissance de Dieu. »

Saint Maxime, au septième siècle, enseignait une théologie audacieuse. Selon son interprétation, « les prophètes de l’Ancien Testament ont été les messagers de la venue du Christ au milieu de son peuple. Les prophètes ont été, dans leur vie tout entière, des précurseurs préfigurant l’incarnation du Fils de Dieu. Mais l’arrivée historique de Jésus dans la chair de l’homme le rend Lui aussi précurseur de son propre avènement spirituel dans nos âmes. La naissance du Verbe incarné en terre de Judée est une prophétie de sa naissance dans chacun de ceux qui se rendent dignes de l’héberger. De même la parole évangélique recueillie pour nous par les apôtres est un message avant-coureur du Verbe de Dieu « incorporé » (c’est le mot qu’emploie Saint Maxime) dans l’âme de ceux qui le reçoivent saintement. Ce Verbe, constamment, instruit ses disciples et les initie à recevoir sciemment la manifestation de sa présence et de sa puissance. Ils sont conduits de vertu en vertu et rendus compétents pour la conversion que Dieu effectue en eux, en les transformant d’êtres charnels en êtres spirituels. »

Le Verbe venu dans le monde à Bethléem est précurseur du Verbe qui vient dans ses fidèles en tout temps, et ce Verbe qui vient dans le cœur des hommes est lui-même précurseur de son propre Avènement à la fin des temps. 

Le sens, pour Saint Maxime, de la Sainte Liturgie est l’expérimentation pour nous de cet inénarrable mystère de l’état définitif et pourtant sans limite du dernier Avènement de Jésus Christ qu’il définit comme « la bonne heure pour toujours de tous les êtres créés » (M90 1104C)

Le « temps venu » de célébrer la liturgie est donc l’entrée dans cette « heure bonne » du Royaume de Dieu, introduit par le Christ Lui-même qui « s’incorpore », comme dit Saint Maxime, aujourd’hui dans notre chair et nous conduit par son Esprit jusqu’au sein chaleureux de notre Père. Le temps liturgique est éminemment eschatologique, c’est-à-dire à la fois « au-delà » et « déjà-là ».

Père Théotokis

Le père Théotokis, moine de Simonos Pétra (Mont Athos), est aumônier du monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu (Solan, Gard).

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