Jaroslav Pelikan faisait jadis remarquer : « L’orthodoxie n’est véritablement orthodoxe que lorsqu’elle s’attache avec empressement à encourager un examen libre et responsable, y compris de l’orthodoxie elle-même ». La discussion, la conversation, le dialogue et le débat ont joué un rôle essentiel dans l’élaboration et l’épanouissement du christianisme. Reprenant cette tradition ancienne, la présente série de textes, que nous traduisons du site Public orthodoxy, se propose d’approfondir la valeur et les limites du libre examen, en s’interrogeant sur la manière dont les chrétiens orthodoxes – clers et laïcs – pourraient aujourd’hui mener une telle démarche.
Un malentendu discret, mais profondément enraciné, pèse souvent sur la conscience de l’Église orthodoxe : celui qui laisse entendre que la foi serait d’autant mieux préservée que les questions seraient réduites au silence, et que la vérité s’épanouirait davantage lorsque l’interrogation est contenue. Une telle crainte demeure pourtant étrangère à la mémoire la plus profonde de l’Église. L’Orthodoxie n’est pas née de l’immobilisme, mais du mouvement de la vie ecclésiale, de la rencontre, du discernement, de la lutte, de l’écoute et d’une parole confessante et courageuse. Là où l’Église est véritablement vivante, les questions ne constituent pas nécessairement une menace : elles peuvent devenir un appel au discernement et un réveil de la conscience ecclésiale.
C’est pourquoi la liberté de recherche et d’interrogation n’est ni un luxe intellectuel importé de l’extérieur ni une concession moderne faite à l’inquiétude des esprits. Elle appartient, dans sa juste compréhension, au mode même d’existence de l’Église. Dès l’origine, l’Église a vécu du discernement plutôt que de la simple promulgation d’un décret. Elle a privilégié l’écoute conciliaire et la recherche commune de la vérité plutôt que l’imposition d’une volonté unilatérale. Le dogme lui-même, que l’on invoque parfois comme une limite opposée à toute interrogation, a souvent trouvé sa formulation au terme d’un cheminement de recherche, de confrontation, d’écoute et de discernement communautaire, parfois intense et douloureux. La vérité n’a pas été simplement imposée d’en haut : elle a été confessée dans la communion de l’Église… et chantée dans sa prière.
La difficulté apparaît lorsque l’orthodoxie est envisagée comme une idéologie plutôt que comme l’Église, Corps vivant du Christ. L’idéologie redoute les questions parce qu’elle doit préserver la cohérence d’un système. L’Église, en revanche, n’est pas un système idéologique : elle est un organisme vivant, le Corps du Christ, une communion de personnes animée par l’Esprit Saint. Elle écoute ses membres, porte leurs souffrances et se trouve appelée à répondre, dans la fidélité à l’Évangile, aux questions existentielles qui traversent la vie humaine. Lorsque les interrogations sont trop rapidement étouffées, ce n’est pas toujours la foi qui est protégée : il peut arriver que l’on protège davantage une autorité devenue fragile ou incapable d’entrer dans un véritable dialogue.
Le dialogue authentique peut ainsi devenir une œuvre de libération. Il suppose le courage de sortir de nos cercles habituels et d’aller à la rencontre de ceux dont l’expérience, l’histoire ou la tradition diffèrent des nôtres. En reconnaissant avec vérité nos blessures et nos erreurs historiques, et en nous ouvrant à ce que l’on pourrait appeler « l’agonie de l’autre », nous cessons de réduire Dieu à un concept ou la foi à un système d’idées. Nous redécouvrons alors la foi comme une réalité vivante, existentielle et personnelle, vécue dans la rencontre de Dieu et du prochain.
Il faut malheureusement reconnaître que le 21e siècle ne manque pas d’exemples de mécanismes idéologiques à l’œuvre au sein même de la vie ecclésiale. Il arrive que, sous couvert d’autorité ecclésiastique ou même de responsabilité synodale, une véritable campagne soit menée contre ceux qui expriment une pensée différente, non dans le but de clarifier une question ou de rechercher ensemble la vérité, mais afin de les discréditer. Ces pratiques peuvent revêtir des formes nouvelles, mais leur esprit est ancien. Et l’histoire même de l’Église nous offre à leur sujet un sérieux avertissement.
La vocation du théologien n’a jamais été de s’emparer d’une expression maladroite ou d’une formulation incomplète pour en faire immédiatement le fondement d’une condamnation. Sa tâche consiste plutôt à exercer un discernement qui permette d’apporter une correction sans amplifier artificiellement le désaccord, en recherchant patiemment une formulation plus claire, plus plénière et plus fidèle à la vérité de la foi. C’est précisément une telle attitude que manifesta saint Maxime le Confesseur dans sa réception de certaines positions problématiques ou ambiguës présentes chez Origène, Grégoire de Nysse et Denys l’Aréopagite. Il ne les a pas retranchés de la mémoire de l’Église et n’a pas réduit l’ensemble de leur héritage à leurs ambiguïtés. Il les a lus avec générosité, discernement et fidélité, permettant à la Tradition vivante de l’Église d’éclairer et de purifier ce qui demeurait obscur, sans recourir d’emblée à l’exclusion ou à la dénonciation.
Une libre recherche exercée de manière responsable dans l’Église ne signifie ni relativisme ni effacement des limites de la foi. Elle implique au contraire une exigence plus grande : demeurer fidèle sans sombrer dans la paresse intellectuelle ; vivre l’obéissance sans céder à la peur ; demeurer enraciné dans la Tradition tout en osant croître dans l’intelligence de la foi. L’interrogation ne devient irresponsable que lorsqu’elle se sépare de la communion ecclésiale, lorsqu’elle parle sans écouter, critique sans aimer ou prétend se constituer en dehors de la vie liturgique et eucharistique de l’Église. Mais il serait tout aussi irresponsable d’interdire par principe toute interrogation.
La Tradition orthodoxe sait distinguer le dogme de la théologie sans jamais les opposer ni les séparer. Le dogme exprime et sauvegarde la vérité révélée, tandis que la théologie s’efforce d’en pénétrer toujours davantage l’intelligence et d’en proposer une expression fidèle dans les conditions nouvelles de l’histoire. Il y a, d’une part, la foi de l’Église, confessée une fois pour toutes ; il y a, d’autre part, les multiples manières dont cette même foi doit sans cesse être comprise, approfondie et exprimée. Le dogme garde le mystère du Christ ; la théologie en contemple et en explore les profondeurs. Confondre ces deux réalités revient à charger le dogme de questions auxquelles il n’a jamais prétendu répondre et à priver la théologie de la liberté nécessaire à son service de l’Église. Lorsque toute question est immédiatement considérée comme une menace pour la foi, la foi elle-même risque de devenir rigide et vulnérable.
Tout au long de l’histoire moderne de l’Église, certaines des voix les plus fidèles ont précisément été celles qui ont osé poser des questions difficiles, non par esprit de révolte, mais par amour de l’Église et souci de la vérité. Elles ont refusé d’admettre que la fidélité impliquât nécessairement le silence ou que l’obéissance ecclésiale exigeât une abdication de l’intelligence. Elles avaient confiance que la vérité, lorsqu’elle est recherchée et confessée dans la communion de l’Église, ne conduit pas ultimement à la dispersion, mais au rassemblement. Leur confiance ne reposait pas sur la fascination pour la nouveauté, mais sur l’Esprit Saint, qui conduit l’Église « vers la vérité tout entière », non en la figeant dans une immobilité stérile, mais en la guidant dans l’histoire.
C’est pourquoi la suppression de toute recherche et de toute interrogation ne porte pas seulement atteinte aux théologiens ou aux membres du clergé : elle affecte l’ensemble du corps ecclésial. Lorsque des questions touchant à la pratique pastorale, aux réalités sociales ou aux précédents historiques ne peuvent même plus être examinées, l’Église risque de parler une langue que le monde n’est plus capable d’entendre. Le silence peut parfois préserver les apparences d’une unité, mais il ne peut à lui seul entretenir la vie. Une Église qui ne sait plus écouter éprouvera tôt ou tard des difficultés à annoncer et à témoigner.
La liberté de recherche est particulièrement nécessaire là où l’Église rencontre la souffrance et la complexité du monde contemporain. Les interrogations concernant l’autorité et son exercice, le pouvoir, la place et le ministère des femmes, la violence, la justice ou la dignité de la personne humaine ne procèdent pas uniquement d’une curiosité académique. Elles surgissent de l’expérience concrète des communautés paroissiales, de croyants qui cherchent à demeurer fidèles tout en étant confrontés à des réalités que les générations précédentes n’avaient pas connues sous les mêmes formes. Rejeter ces questions comme intrinsèquement dangereuses reviendrait, en définitive, à abandonner ceux qui les portent et qui cherchent à les vivre dans la fidélité à l’Église.
Cependant, la recherche dans l’Église n’est jamais une entreprise solitaire. Elle n’est pas la liberté du penseur isolé, mais celle de la personne en communion. Son but n’est ni de remporter une controverse ni de déconstruire l’Église, mais de mieux comprendre le mystère qu’elle porte et de l’aider à confesser la vérité avec fidélité, dans sa propre voix. Une telle liberté exige l’humilité, la patience et la disponibilité à recevoir soi-même une correction. Mais elle exige aussi du courage de la part de ceux à qui est confié le ministère de l’autorité : le courage de permettre la parole, de supporter le désaccord, d’accepter le temps du discernement et de faire confiance à l’œuvre de l’Esprit dans le Corps tout entier.
La tâche qui se présente aujourd’hui à nous n’est donc pas de choisir entre l’orthodoxie et la libre recherche, mais de réunir ce qui n’aurait jamais dû être séparé. Une Église qui écoute est une Église qui demeure vivante. Une foi qui peut être interrogée est une foi qui peut être confessée avec une intelligence renouvelée. Et une Tradition qui ose penser est une Tradition qui fait confiance à l’Esprit-Saint, Celui qui « fait toutes choses nouvelles », sans jamais cesser d’être la Tradition vivante et apostolique de l’Église.
Mgr Maxime (Vasiljevic)
Mgr Maxime (Vasiljevic) est évêque du diocèse serbe d’Amérique depuis 2006. Il a étudié à Belgrade puis en Grèce et il a obtenu son doctorat à l’école théologique d’Athènes dans le domaine de la dogmatique et de la patrologie. Il a ensuite poursuivi ses études post-doctorales à la Sorbonne. Il enseigne actuellement à l’école de théologie Holy-Cross à Boston.


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