Préliminaire théologique : l’Église qui chante, l’espace physique et les liturges
Les principales structures de la prière de l’assemblée liturgique – le dialogue, l’écoute, l’enseignement, la louange, l’intercession – occupent physiquement les deux pôles majeurs de l’espace sacré dans le contexte iconographique du temple chrétien : l’ambon et l’abside.
- L’ambon (et ses extensions : les pupitres de chant et de lecture) est concerné par la prière des Heures, contenue dans les cycles journalier, hebdomadaire et les deux cycles annuels.
- L’abside contient l’autel eucharistique, vers lequel s’orientent les sacrements.
Ces deux centres se placent dans le contexte d’un programme iconographique structuré, décrit dans une théologie de l’icône et du temple.
C‟est là que sont disposés les acteurs de la liturgie, d’après leurs ministères particuliers. Chacun de ces acteurs est « temple de l’Esprit » et, tous ensemble, forment la catholicité de l’Église, la communion des saints dans laquelle Dieu habite sur terre.
L’Esprit-Saint est un Esprit d’ordre. De là on voit que l’Église est ordonnée par Lui pour former un corps, le Corps du Christ, « une nation sainte », un « royaume de prêtres » (comme le développe l’enseignement du Père N. Afanassieff), dans lequel sont distribués des ministères précis ayant chacun une valeur liturgique particulière. L’articulation de la prière liturgique prend souvent la forme d’un dialogue entre le président de la communauté (l’évêque, le prêtre) ou un autre intervenant désigné (diacre, lecteur) d’un côté, et de l’autre, le peuple des fidèles et éventuellement le groupe constitué de chanteurs. L’ordre est assuré par le fait sacramentel des diverses ordinations effectuées par l’évêque, ainsi que par la tradition. […]
Les débats modernes sur l’ecclésialité du chant d’église
Plus que la perte du répertoire ancien traditionnel, c’est la perte du caractère ecclésial de la musique depuis l’ouverture des frontières à l’Occident qui poussa la Russie et sa liturgie dans une dégradation, à laquelle résistèrent les traditionalistes. Les débats modernes sur la nature et l’ecclésialité du chant ont commencé à Moscou vers 1860, durèrent jusqu’à la Révolution russe (d’après la publication récente des Documents et Matériaux, 1861-1917) et continuèrent au Concile Local de 1917 et dans l’émigration.
Un témoin lucide cité en exemple, V. T. Komarov (1838-1901), estime qu’une acoustique spécifique de la musique d’inspiration occidentale (italienne, allemande) s’imposa dans l’Église russe, depuis 300 ans en Ukraine, depuis 200 ans en Moscovie. Elle influença Berezovsky, Wedel et fut vite perçue comme traditionnelle. Des protestations fréquentes s’élevèrent contre une vulgarisation du sacré (fioritures, adaptations). Le prince V. Odoevsky estime que cette musique est anti-historique, une imitation humiliante, présentant un chromatisme odieux. À côté des amateurs traditionalistes, le Saint Synode prend des mesures qui néanmoins ne réussissent pas à endiguer la vague sécularisante.
Dès le début du 19e siècle, les initiatives de personnalités, et aussi le souci du gouvernement, suscitent des harmonisations du chant ancien. Par ailleurs, l’étude des neumes est encouragée. Des études paraissent sur l’histoire, l’archéologie du chant, la théorie des modes, les principes du chant, ainsi que des manuels et des enregistrements. Des publications, des chorales et fraternités, des zélateurs, voient le jour. Mais la situation ne s’améliore pas. L’intérêt pour la musique occidentale s’est largement propagé et a conquis les goûts. L’introduction du « style sévère » entrepris dans le but de contrecarrer la musique décadente, fut une erreur spirituelle, des plus dangereuses. Il lui manque l’essentiel : la vie et le naturel. Une solide étude de manuscrits anciens a été admirablement accomplie au Conservatoire de Moscou à partir de 1866, mais la lecture des neumes fut faite par la seule lecture de la note écrite, sans prendre en considération le côté artistique, ignorant ainsi le contenu intérieur. L’insuccès vint de ce que les chercheurs n’écoutèrent pas le chant vivant et contemporain du peuple d’Église. La question n’était toujours pas résolue en 1917, quand les fondements politiques, culturels et spirituels s’écroulèrent. Un travail, nécessairement modeste, continua dans l’émigration.
L’importance des traditions des Vieux-croyants
Très dispersée, la tradition de chant des Vieux-croyants témoigne néanmoins d’une identité douée de vitalité et de fidélité parfois exemplaires. Dans l’exécution du chant traditionnel, l’attention est fixée sur la prosodie du texte des prières. Dans les meilleurs exemples, et ils sont peut-être rares, c’est la parole qui prime. Les principes évoqués par les spécialistes ne doivent pas être ignorés : une dynamique égale sans effets artificiels, basée sur une respiration continue collective, et une production vocale des sons unifiée et qui révèle un rythme nuancé d‟expression ; c’est aussi une articulation de la parole profondément travaillée et qui présente une clarté prosodique remarquable. L’enseignement du chant et des neumes se fait collectivement à l’échelle de la chorale dans son ensemble, de sorte que la connaissance des neumes parmi les chanteurs atteint un niveau professionnel réel.
Le chef de chœur et les chantres
Le chef de chœur et les chantres se retrouvent constamment en proximité étroite avec le contenu verbal et émotionnel de la liturgie. Leur expérience liturgique est de première importance ; elle touche à la théologie de l’Église et à la musicologie en égale mesure : tant la théologie que la musicologie énoncent la Bonne Nouvelle, et la Bonne Nouvelle lui en donne les moyens techniques.
Dans le domaine de la théologie, les cinq cycles liturgiques du temps offrent une première pédagogie. L’expérience mesurée du temps dans les différents offices, par l’usage des psaumes et de l’Écriture en général, des prières et de l’hymnographie des Heures donne libre cours à la contemplation du Christ Seigneur et de son œuvre sur terre. La mise en place du dialogue entre Dieu et le peuple fidèle, dont les chantres sont, avec le prêtre, les premiers acteurs, donne la mesure au Corps, dont l’Esprit est l’organisateur. La lecture christique des psaumes, qui forment la base permanente de la structure des offices, devient un guide spirituel indispensable dans le déroulement liturgique. Les diverses prières articulées par le président de l’assemblée, l’eucharistie en premier lieu, découvrent la profondeur de l’action divine sur terre. L’hymnographie présente la pédagogie patristique et scripturaire dans les divers domaines de la christologie, la cosmologie et l’eschatologie. L’Octoèque du dimanche, en particulier, non seulement dresse le tableau de l’œuvre salvatrice du Seigneur, mais aussi dépeint l’état déchu de l’être humain, corps et âme, créé, blessé par le péché, mais rétabli dans sa dignité première et appelé à entrer au Royaume céleste. Les sacrements accompagnent l’être créé tout au long de sa vie, ils soutiennent son effort dans son ascension au ciel.
Ces aspects touchent de près la musicologie. Ils affectent directement l’instrument vocal qu’est la voix humaine dans la dynamique de l’expression. La justesse d’intonation, la faculté de chanter juste est une condition minimale pour être compris. La nature de la gamme médiévale et la sonorité des intervalles donnent de la profondeur au discours de la foi, le chant véhicule la parole dans une liberté émotionnelle et sobre. Essentiellement, le chantre ne chante pas des « notes » fixes et pré-établies, mais des intervalles qui permettent une richesse de sens et d’expression. Le rythme est le deuxième aspect de la technique vocale, spécifique au chant non accompagné par les instruments. La prosodie possède une infinie richesse d’articulation rythmique, faite pour rendre le discours parfaitement intelligible et beau.
Une musicologie orthodoxe moderne, basée sur des assises scientifiques sérieuses, est encore à écrire. Elle reposera nécessairement sur un examen de la tradition ecclésiale vivante telle qu’elle nous est parvenue. Elle sera ancrée dans la vie de prière profonde et actuelle de la communauté de fidèles. Finalement elle édifiera chaque membre du Corps du Christ dans son état de liturge éclairé et d’humble serviteur de l’Église.
Père Michel Fortounatto (+)
Le père Michel Fortounatto (1931-2022) fut un spécialiste réputé de la musique liturgique dans la Tradition orthodoxe, qui a passé 45 ans à la cathédrale de Londres comme chef de choeur aux côtés du métropolite Antoine (Bloom).
Extrait de la présentation du cours éponyme dans Nouvelles de Saint-Serge, n°33, 2010. Texte intégral disponible en ligne : https://pal.saint-serge.net/publications/nouvelles_2010.pdf


Les commentaires sont désactivés.