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Le langage pictural de l’icône

Chercher à représenter Dieu à travers la Personne du Christ signifie être placé devant une réalité surnaturelle, inconcevable et  incompréhensible pour la raison humaine. Force est de reconnaître l’impuissance des moyens humains à rendre perceptible la présence divine, car aucune expression verbale, picturale ou architecturale  ne peut comme telle exprimer Dieu. Il y a là quelque chose de l’ordre de l’impossible à vouloir transmettre l’irreprésentable par le représentable, l’invisible par le visible[1].

C’est sur le socle de cette « insuffisance » fondamentale que s’est formé le langage pictural de l’icône, par le choix délibéré de certains éléments ou procédés en vue d’exprimer au mieux l’adéquation entre le visible et l’invisible, le terrestre et le divin, permettant ainsi de rendre présent les mystères de la Révélation tels qu’ils ont été transmis par la Tradition de l’Eglise.

A la base du langage pictural de l’icône[2] nous trouvons des formes  stylisées, des couleurs codifiées posées en aplats, une représentation non naturaliste des figures humaines, des symboles ou figures hérités de l’Antiquité ( nimbe, Dieu Jourdain, bain de l’enfant…), une représentation de l’espace par le  procédé de la perspective multiple (perspective dite « inversée ») etc.

Alors surgit devant nos yeux la beauté de l’icône[3], qui désigne artistiquement  en un tout harmonieusement équilibré la plénitude de la relation entre l’homme et Dieu au sein d’un cosmos transfiguré. Il ne s’agit plus ici d’une représentation d’ordre esthétique, d’une quête du Beau éternel tant recherché par les artistes, mais bien d’une mise en présence avec une réalité divine, d’une théophanie.

Cette vision iconique peut s’articuler autour de trois pôles majeurs:

1- la place centrale du visage, c’est-à-dire de la personne véritable

Il s’agit ici du visage du Dieu-Homme tel qu’il apparaît sur l’icône du Christ Pantocrator . Le nom apposé au visage établit une relation entre l’image et son original[4], ainsi le nom devient-il la marque de l’invisible dans le visible.

Les visages transfigurés des saints témoignent du mystère de la personne unie à Dieu. Cela est particulièrement le cas pour la  Mère de Dieu, car elle est le modèle parfait de l’être humain en qui s’est réalisée l’union avec Dieu. À travers la présence de ces visages iconiques inscrits dans la mémoire liturgique  se révèle toute la beauté de l’amour de Dieu envers l’homme.

2 – La lumière divine en tant que manifestation de la gloire de Dieu

L’iconographie est fondée sur la représentation du monde créé  entièrement pénétré par les énergies divines sous la forme de la lumière incréée. Il ne s’agit pas ici d’une lumière terrestre créée, naturelle ou artificielle, mais bien de la lumière divine incréée, c’est-à-dire celle que les apôtres ont contemplée lors de la transfiguration du Seigneur sur le mont Thabor[5].

Pour représenter la lumière divine, certains moyens picturaux ont été retenus par la tradition iconographique. Parmi eux, on trouve les fonds d’or, la dorure à l’assist, la peinture des corps et des vêtements qui suit le principe « de l’ombre vers la lumière », l’emploi de la couleur en tant que symbole pour désigner certaines manifestations d’ordre divin[6].

3 – L’Éternité de la présence divine : une représentation « hors du temps »

Dans l’icône, nous contemplons  la création telle qu’elle apparaîtra aux temps derniers, lorsque ce monde terrestre sera arraché à son état de chute et qu’il sera rendu à sa beauté originelle. Dès lors, le temps et l’espace n’appartiennent plus à ce monde terrestre car tous deux ont basculé dans l’éternité de la présence divine[7]. L’espace de l’icône est celui de Dieu, donc tous les éléments architecturaux ou géographiques issus du monde créé n’obéissent plus aux loi de la gravité terrestre. Ils sont désormais représentés à travers le procédé de la perspective multiple (habituellement désignée sous le nom de perspective « inversée ») dont le but consiste à ouvrir l’espace du tableau en direction du spectateur et non pas à créer l’illusion optique d’un espace en arrière-plan.

Les compositions complexes, élaborées à partir de la juxtaposition de plusieurs scènes sur une même icône ont pour but est de donner une vision synthétique du caractère éternel de l’événement représenté, ainsi que l’emploi d’une figure géométrique particulière — la mandorle[8] — qui est un symbole visuel de la théophanie divine. […]

Dans l’icône s’unissent parfaitement l’art et la théologie, comme le dit si bien le Père Serge Boulgakov :

« L’iconographie n’est pas une branche spéciale de l’art symbolique, elle est une vision et une connaissance de Dieu, qui apportent un témoignage esthétique d’elles-mêmes. Pour être telle en vérité, il faut que le peintre et le théologien ne fassent qu’un. L’art seul ne peut pas créer une icône, pas plus que la théologie par elle-même « [9]

Hélène Bléré

Hélène Bléré est iconographe, formée à l’école de saint Sophrony l’Athonite. Elle a peint de nombreuses icônes et fresques pour les paroisses et monastères de France, et au-delà.

Cet article est extrait de l’intervention « Quelques mots sur l’icône : caractéristiques et fonctions essentielles », publié dans le Bulletin de la Crypte, nouvelle série, n° 11-12, hiver 2023-2024.


[1] Cf. Léonide Ouspensky, Théologie de l’icône dans l’Eglise Orthodoxe, Cerf, Paris, 1980, p. 363 et plus

[2] cf. Hélène Bléré, Lumière joyeuse, le langage de l’icône, Editions Racine, Bruxelles, 2014.

[3] La beauté dans l’icône. La beauté du miracle de l’Incarnation est de l’ordre du sublime, de l’inconcevable. Cela veut dire qu’elle suscite l’admiration et provoque un ravissement de l’esprit. cf. Michelis, historien de l’art, 1959, Esthétique de l’art byzantin, et Cf. mon intervention dans le cadre des catéchèses sur youtube dispensées par le Vicariat orthodoxe « Une peinture sublime : regards sur l’icône orthodoxe »- Emissions du 13 mai et du 17 juin 2021.

[4]  Cf. modèle-prototype

[5]  Cf. Mt 17, 1-8) « Le Verbe était la vraie lumière  » (Jn 1,9)

[6]  Cf. Mes interventions dans le cadre des catéchèses sur youtube dispensées par le Vicariat orthodoxe « Une peinture sublime : regards sur l’icône orthodoxe »  –  Emissions sur les icônes de la Transfiguration et de la Descente du Christ aux enfers, et connexes : 20 janvier, 3 mars, 5 mai et 16 juin 2022.

[7] S’inscrivant dans la structure architecturale du  lieu de culte, on trouve l’iconostase qui est une  cloison recouverte d’icônes  et délimitant le sanctuaire de la nef. L’iconostase offre aux personnes se tenant devant elle une vision complète  du Royaume, embrassant le présent et l’avenir.

[8] Cf. Mes interventions dans le cadre des catéchèses sur youtube dispensées par le Vicariat orthodoxe « Une peinture sublime : regards sur l’icône orthodoxe »  –  Emissions sur le thème de la mandorle : 3 mars 2022.

[9] Père Serge Boulgakov (+1944), L’orthodoxie, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne, 1980, p. 159.

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