Cet article explore la capacité proprement humaine de la parole, ses origines évolutives et sa profonde signification dans la formation de la pensée, de la créativité et de la coopération sociale. Il examine les fondements biologiques et génétiques de la parole et montre que celle-ci ne permet pas seulement la communication, mais qu’elle revêt également une dimension sacrée dans la praxis orthodoxe et dans le développement de la personne. Cette réflexion met ainsi en lumière l’importance de la liberté de parole dans la recherche de la vérité et dans l’expression de notre humanité.
La parole est considérée comme une faculté propre à l’être humain, et déterminer à quel moment elle est apparue au cours de l’évolution revient, d’une certaine manière, à chercher à identifier le moment où l’être humain lui-même a commencé d’exister. C’est pourquoi les scientifiques se sont depuis longtemps demandé à quel stade de l’évolution humaine la parole était apparue.
La parole se distingue du langage en ce que le langage peut être écrit, signé ou exprimé par des gestes. La parole implique l’articulation effective de la pensée au moyen de mots. Si des primates non humains, tels que les chimpanzés, les gorilles et les bonobos, expriment leurs intentions par des gestes et émettent des sons, aucun d’entre eux n’utilise la langue et les lèvres de la même manière que l’être humain pour former des mots, ni ne combine ces mots en phrases permettant d’exprimer une pensée.
Certains organes sont considérés comme essentiels à la parole, notamment la langue, les lèvres, le diaphragme et différents organes de la cavité buccale. Sur la base des données anatomiques, la plupart des scientifiques considèrent que les premiers Homo sapiens étaient capables d’utiliser un vocabulaire parlé pour communiquer. De plus, on estime généralement que les capacités complexes permettant de fabriquer des outils, de pratiquer la chasse et de développer une culture reposaient sur une certaine forme de langage. Ces dernières années, un gène jouant un rôle essentiel dans le langage a été identifié : le gène FOXP2, qui intervient notamment dans le contrôle moteur de la parole et de la bouche, dans les processus vocaux et auditifs ainsi que dans la capacité à apprendre des séquences complexes.
Pourquoi la parole est-elle importante pour l’être humain ?
Elle nous permet d’exprimer nos pensées et de traduire notre activité intérieure et abstraite de pensée en des formes susceptibles d’être partagées avec autrui. Dans une large mesure, les êtres humains « pensent avec des mots » : nous faisons usage d’une forme intérieure de langage pour associer des idées en vue de la planification, de la réflexion et de la résolution des problèmes. La plupart des chercheurs s’accordent à reconnaître que, sans la parole, notre capacité à structurer et à affiner de nouvelles idées serait limitée, et certains vont jusqu’à établir un lien entre notre créativité et notre aptitude à parler.
De manière générale, la parole rend possible la pensée abstraite et la planification, favorise la coopération sociale, transmet les normes qui régissent cette coopération, permet la transmission des connaissances, exprime les sentiments et fonde la conscience de soi.
Dans l’Église, nous faisons usage de la parole dans la prière, qu’il s’agisse de la prière personnelle ou de la prière communautaire. Notre divine Liturgie repose sur un ensemble commun de paroles et de textes partagés par les chrétiens orthodoxes à travers le monde, bien qu’ils soient exprimés dans des langues différentes. Nous sommes constamment en quête d’une traduction exacte, précisément parce que les paroles revêtent ici une importance fondamentale.
Nous autres, orthodoxes, considérons la parole comme sacrée et sainte : Dieu crée par le Verbe — le Logos — et le Christ Lui-même est le Logos. Dans le culte liturgique, toute parole humaine participe à cette œuvre créatrice lorsque nous élevons vers Dieu nos chants, nos paroles et nos âmes. Comme l’écrivait saint Jean Chrysostome, « la langue devient l’instrument de l’Esprit ».
Cela ne signifie pas pour autant que toute prière doive nécessairement recourir aux paroles. Nous sommes appelés à entrer dans une communion avec Dieu qui dépasse l’expression verbale : elle implique la contemplation et la prière du cœur, laquelle se situe au-delà des mots.
L’expression de la pensée constitue une dimension essentielle de notre humanité. L’Église orthodoxe enseigne que c’est notamment par l’aveu de nos péchés, par leur confession explicite, que nous pouvons recevoir la guérison dans le Mystère de la Confession. D’une certaine manière, le fait même d’exprimer ce que nous avons fait de mal nous permet de nous en détacher, de le déposer devant Dieu et de reprendre notre chemin. Les psychologues ont également recours à des méthodes comparables, ayant constaté qu’un problème demeuré inexprimé peut faire obstacle au processus de guérison.
De nombreux groupes ont souligné l’importance de la parole dans le développement des idées créatrices. Les think tanksne sont pas de simples commissions qui réunissent des personnes dans une même salle afin qu’elles réfléchissent silencieusement. Elles les invitent à exprimer leurs idées et leurs points de vue dans l’espoir de faire émerger de nouvelles approches, de nouvelles solutions à des problèmes, etc. Certains chercheurs ont ainsi observé qu’un think tank constitue une forme institutionnalisée de ce que l’on pourrait appeler une « pensée par la parole partagée », ou encore une « parole qui permet de penser ensemble ».
Ce n’est donc pas seulement la pensée qui importe ici, mais le fait que des personnes formulent ensemble leurs idées autour d’un objectif commun. Des think tanks existent dans la plupart des disciplines universitaires organisées, notamment en économie, en sciences, en théologie et dans bien d’autres domaines.
Il importe également de souligner que les idées d’une personne évoluent habituellement tout au long de son existence. Nous sommes des êtres vivants qui grandissons et apprenons. Nous nous développons à tous les niveaux au cours de notre vie, et une part au moins de cette croissance dépend de la parole.
Notre propre pensée se façonne à travers nos expériences, nos conversations et nos interactions avec autrui. Cela relève de ce que nous pouvons appeler notre « être personnel » ou notre « personne », qui se développe dans la relation.
Je me risquerais même à dire qu’il n’existe personne qui conserve, dans sa vieillesse, exactement les mêmes convictions et les mêmes conceptions que dans sa jeunesse. Ces transformations sont façonnées par les conversations que nous avons eues au fil des années, par ce que nous avons vécu et par la manière dont nous l’avons vécu, ainsi que par la manière dont nous avons intégré tout cela à travers les paroles et les pensées que nous entretenons intérieurement.
Pourquoi, dès lors, la liberté de parole est-elle si importante ?
La parole nous permet de communiquer la vérité, mais aussi, par le questionnement constant, la correction et l’approfondissement, de parvenir à la vérité et d’en affiner notre compréhension. Faire taire une parole qui exprime la vérité, ou réglementer ce qui peut être dit, revient à interrompre le processus par lequel la vérité peut être exprimée, examinée et distinguée de l’erreur.
Lorsque l’être humain parle, il est appelé à refléter dans le monde l’action créatrice du Verbe. Puisque l’être humain est créé à l’image et selon la ressemblance de Dieu, toute suppression de la vérité, quel qu’en soit le moyen, constitue une atteinte à l’image de Dieu présente en chaque personne humaine.
La parole est un don fait à l’être humain. Peut-être sommes-nous, de manière unique au sein de la création, la part de la création capable de parler. Nous pouvons employer ce don pour glorifier Dieu, prendre soin de nos frères, dévoiler les vérités du monde, parvenir à une compréhension plus profonde de nous-mêmes et d’autrui, et pour bien d’autres choses encore.
L’atteinte portée à une parole qui cherche à exprimer la vérité ne peut toutefois qu’avoir pour effet d’interrompre la découverte de la vérité par le dialogue, de réduire au silence la conscience, de déshumaniser la personne et de nier, en l’être humain, l’image divine du Dieu Verbe.
Gayle Woloschak
Ancienne présidente de la Société théologique orthodoxe en Amérique, elle est professeur de radio-oncologie à la Feinberg School of Medicine de l’Université Northwestern. Ses principaux domaines de recherche examinent comment les rayonnements provoque le cancer, en développant des outils de nanotechnologie pour l’imagerie et le traitement du cancer.


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