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L’Anastasis : témoignage des pierres, témoignage des Pères

Photo : p. Yannick Provost

De nouvelles découvertes archéologiques réalisées sous l’église de l’Anastasis (église du Saint-Sépulcre) à Jérusalem apportent des éléments particulièrement intéressants concernant la configuration ancienne du lieu que la tradition chrétienne vénère comme celui de la crucifixion, de la sépulture et de la Résurrection de notre Seigneur.

Des archéologues italiens ont tout récemment mis au jour les vestiges d’un ancien paysage comprenant une carrière abandonnée, des tombes creusées dans le roc, des espaces cultivés ainsi que les traces d’un jardin.

Ces découvertes ne permettent évidemment pas, à elles seules, d’établir avec une certitude scientifique que le tombeau identifié est bien celui de Jésus. Elles présentent néanmoins des correspondances remarquables avec les descriptions évangéliques et prennent une signification particulière lorsqu’elles sont replacées dans le contexte de la mémoire ancienne de l’Église. 

Le témoignage des fouilles archéologiques

Les premiers résultats de ces recherches ont été publiés dans la revue archéologique de Jérusalem Liber Annuus. Francesca Romana Stasolla, archéologue responsable des fouilles et professeure à l’Université La Sapienza de Rome, a résumé ainsi la découverte : « Nous avons découvert les vestiges d’un paysage funéraire ». Les fouilles ont commencé en 2022, dans le cadre des travaux de restauration du sol de l’église. Au cours de leur phase finale, en 2025, les chercheurs ont identifié sous l’édifice les vestiges d’une ancienne carrière, des parcelles cultivées, des tombes taillées dans le roc et un ancien jardin.

L’intérêt de ces découvertes apparaît notamment à la lumière du témoignage de l’Évangile selon saint Jean : « Or, il y avait un jardin dans le lieu où il avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne encore n’avait été mis » (Jn 19,41). L’évangéliste ajoute : « Ce fut là qu’ils déposèrent Jésus, à cause de la préparation des Juifs, parce que le sépulcre était proche » (Jn 19,42).

La présence, sous l’actuelle église du Saint-Sépulcre, d’un ancien espace cultivé associé à des structures funéraires constitue donc une correspondance remarquable avec le récit johannique. 

Il faut toutefois distinguer soigneusement une correspondance archéologique d’une preuve historique définitive : l’archéologie peut mettre en évidence la compatibilité d’un site avec les données textuelles, mais elle ne peut établir seule l’identité de la personne qui y fut ensevelie.

Le témoignage évangélique : le jardin, le roc et le tombeau

Les autres évangélistes fournissent des indications complémentaires sur le tombeau de Jésus. Saint Matthieu rapporte que Joseph d’Arimathie : « le déposa dans un sépulcre neuf, qu’il s’était fait tailler dans le roc » (Mt 27,60). Saint Marc écrit de même : « Joseph […] descendit Jésus de la croix, l’enveloppa du linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc » (Mc 15,46). Et saint Luc précise : « Il le descendit de la croix, l’enveloppa d’un linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc, où personne n’avait encore été mis » (Lc 23,53). La découverte de tombes directement creusées dans la roche s’inscrit donc dans un cadre archéologique qui correspond à la typologie funéraire décrite par les Évangiles. 

Un autre élément mérite attention : la localisation du site à l’extérieur des murailles de Jérusalem à l’époque de Jésus. L’Épître aux Hébreux déclare en effet : « C’est pourquoi Jésus aussi, afin de sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte » (He 13,12). Cette donnée rejoint la description évangélique d’un lieu situé en dehors de la ville.

Témoignage de saint Cyrille de Jérusalem : « ici même »

L’intérêt de ces découvertes devient plus intéressant encore lorsqu’on les confronte au témoignage de saint Cyrille de Jérusalem, qui enseignait au IVᵉ siècle dans l’église même de l’Anastasis. Dans sa treizième Catéchèse, consacrée à la Passion et à la Résurrection du Christ, Cyrille ne parle pas d’un lieu simplement connu par une tradition littéraire. Il s’adresse à des chrétiens qui se trouvent devant les lieux mêmes de la Passion : « Voici le Golgotha, c’est bien lui que vous voyez ! » Il poursuit en évoquant le tombeau : « le sépulcre tout proche où Il fut déposé»Saint Cyrille mentionne également la pierre qui fermait l’entrée du tombeau, qu’il présente comme encore visible à son époque.   

Ce témoignage est particulièrement précieux. Il montre qu’au milieu du IVᵉ siècle, la mémoire chrétienne de Jérusalem était étroitement liée à de lieux bien déterminés, que les fidèles pouvaient voir et vénérer. Pour Cyrille, cette matérialité du lieu n’est toutefois jamais une fin en elle-même. Elle sert le témoignage de la foi : « Je confesse la Croix, parce que je connais la Résurrection. » D’où le nom de l’ensemble d’églises qui recouvre le site où l’impératrice Hélène a excavé les reliques de la croix : il s’agit du Martyrium, du terme latin signifiant « témoignage ». 

Ainsi, le lieu n’est pas vénéré simplement parce qu’il serait une relique historique du Christ. Il est vénéré parce qu’il est le lieu où s’est manifesté le mystère du salut : la Croix conduit à la Résurrection.

Saint Cyrille insiste d’ailleurs sur le fait que la réalité du Golgotha peut être montrée aux yeux de ceux qui doutent : « Ce saint Golgotha […] se montre encore aujourd’hui ». Cette manière de parler est remarquable : pour l’évêque de Jérusalem, la géographie sacrée de la ville participe au témoignage de l’Église sur les événements évangéliques.  

Le jardin et le tombeau dans la catéchèse de saint Cyrille

Saint Cyrille va plus loin encore dans sa quatorzième Catéchèse. Il reprend explicitement l’image du jardin : « Un jardin fut le lieu de son ensevelissement, et une vigne celui qui y fut planté ». Il interprète alors le tombeau du Christ dans une perspective typiquement patristique : celui qui fut enseveli dans le jardin est le véritable Cep, et son ensevelissement devient le commencement d’une restauration de la création blessée par le péché. 

Cette lecture permet de comprendre pourquoi, dans la tradition orthodoxe, le Saint-Sépulcre ne peut être réduit à un objet archéologique. Le tombeau est le lieu où la mort rencontre la Vie. Le jardin devient le lieu où le nouvel Adam est déposé dans la terre. Et le tombeau devient précisément le lieu d’où le Christ sort victorieux de la mort. L’archéologie contemporaine retrouve ainsi, sous l’église, certains éléments matériels — jardin, cultures, tombeaux rupestres — qui correspondent de manière saisissante au cadre décrit par l’Évangile et médité par les Pères.

Eusèbe de Césarée et la redécouverte du tombeau

Le témoignage d’Eusèbe de Césarée est tout aussi important pour comprendre l’histoire du lieu. Dans sa Vie de Constantin, Eusèbe raconte que l’emplacement du tombeau avait été recouvert de terre et qu’un sanctuaire païen avait été construit au-dessus du lieu sacré. Sous l’empereur Constantin, les constructions furent démantelées et le terrain profondément dégagé. Eusèbe décrit alors la découverte du tombeau en des termes particulièrement frappants : « Dès que la surface primitive du sol apparut sous le remblai, aussitôt, contre toute attente, le vénérable et très saint monument de la Résurrection de notre Sauveur fut découvert. » 

Pour Eusèbe, cette redécouverte est elle-même chargée d’une valeur symbolique : le tombeau, caché sous les décombres, réapparaît à la lumière, comme une image de la Résurrection elle-même. L’empereur Constantin fit alors construire un vaste sanctuaire autour du tombeau. Eusèbe précise que le tombeau constituait la partie centrale de l’ensemble monumental et qu’il fut particulièrement honoré et décoré. Cette description du IVᵉ siècle est importante pour l’interprétation des découvertes actuelles. Elle montre que les transformations monumentales opérées sous Constantin ne furent pas l’origine de la mémoire chrétienne du lieu : elles furent précisément entreprises pour mettre en valeur un lieu déjà identifié et vénéré.

Le témoignage d’Eusèbe atteste bien l’existence d’une mémoire chrétienne antérieure à la construction monumentale.  

On pourrait également citer le témoignage du pèlerin de Bordeaux, qui visita Jérusalem en 333 alors que la basilique constantinienne était en pleine construction. Il montre l’existence d’une tradition topographique chrétienne déjà suffisamment établie pour guider les pèlerins vers des lieux précis de la Passion et de la Résurrection.

L’Anastasis : un lieu archéologique, mais surtout un lieu théologique

L’un des aspects les plus intéressants des découvertes archéologiques actuelles est précisément la possibilité d’observer les différentes strates historiques du lieu : carrière, espace cultivé, zone funéraire, lieu de mémoire chrétienne puis enfin sanctuaire monumental et destination de pèlerinage. Il convient cependant de conserver de la rigueur scientifique. Les découvertes archéologiques ne permettent pas de démontrer que le tombeau découvert sous le Saint-Sépulcre est nécessairement celui de Jésus de Nazareth. Aucun vestige matériel ne porte le nom de Jésus et aucun reste humain permettant une identification ne semble avoir été retrouvé dans le tombeau concerné. Mais cette limite n’annule pas la portée historique de la découverte. 

Pour la tradition orthodoxe, le sens ultime du Saint-Sépulcre ne réside pas dans la possibilité de démontrer scientifiquement l’identité d’une chambre funéraire. Le christianisme ne proclame pas simplement que l’on peut retrouver le tombeau historique de Jésus. Il proclame que le Christ est ressuscité des morts, par la mort Il a terrassé la mort, et à ceux qui sont dans les tombeaux Il a donné la vie.

Le paradoxe du Saint-Sépulcre est précisément là : le lieu est vénéré comme le tombeau du Christ, mais le message qu’il proclame est que le Christ n’est plus dans le tombeau.

C’est pourquoi saint Cyrille pouvait dire : Je confesse la Croix, parce que je connais la Résurrection. Le tombeau n’est donc pas seulement le lieu où le corps du Seigneur fut déposé. Dans la conscience de l’Église, il est devenu le lieu où la puissance de la mort a été vaincue. C’est également le sens profond du témoignage d’Eusèbe : le tombeau caché sous la terre est retrouvé et rendu visible, comme si son émergence à la lumière devenait elle-même une image de la victoire du Christ sur la mort. 

Ainsi, les nouvelles découvertes archéologiques ne viennent pas remplacer la tradition de l’Église ni se substituer au témoignage des Évangiles et des Pères. Elles permettent plutôt d’éclairer le contexte matériel dans lequel cette tradition s’est enracinée. Leur intérêt véritable réside peut-être précisément dans cette convergence : un lieu décrit par les Évangiles, conservé dans la mémoire des chrétiens de Jérusalem, attesté par les Pères et les premiers pèlerins, puis monumentalement consacré sous Constantin, révèle aujourd’hui encore les traces matérielles de son histoire ancienne. L’Anastasis demeure ainsi à la fois un lieu d’une exceptionnelle importance archéologique, un témoin de l’histoire de Jérusalem et, pour l’Église, un lieu saint où la mémoire de la Passion conduit nécessairement à la proclamation pascale : « Le Christ est ressuscité ! »

Père Yannick Provost

Le père Yannick Provost est recteur de la paroisse Saint-Jacques-frère-du-Seigneur, à Quimper, et Saint-Jean-de-Cronstadt-Saint-Nectaire-d’Égine, à Rennes. Il est aussi membre fondateur de l’équipe éditoriale des Chroniques du Sycomore.

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