Demain, avec l’aide de Dieu, nous commençons la saison bénie du Carême, le temps de l’ascèse face au monde, le temps de l’abstinence, le temps de l’exercice au bien. Et pour ne pas transformer le jeûne en une simple affaire d’alimentation, nous lisons aujourd’hui un texte de saint Matthieu, où l’on parle de pardon et d’un trésor qu’il faut rechercher. Ce texte nous parle aussi de la joie de ceux qui jeûnent. « Si vous remettez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous les remettra aussi. Et si vous ne les remettez pas aux hommes votre Père non plus ne vous les remettra pas » (Mt 6,14).
Le jeûne est donc un temps de rencontre, un temps pour vivre la fraternité.
Si tu es capable de voir tout pécheur comme un repenti, aimé de Dieu, tu pourras lui pardonner, de même qu’à ceux que tu pensais être parfaits quand ils tombent dans l’erreur.
Tu devras dépasser leurs fautes, car Dieu les accepte tels qu’ils sont. Le plus important est de pardonner à ceux qui te font du mal, qui préméditent de te faire du mal, de t’humilier ou de t’abaisser. Tu pardonneras à tous, à commencer par les membres de ta famille. Si un homme néglige sa femme ou si elle le néglige, s’il est dur avec elle, ou elle, dure avec lui, si un enfant n’écoute pas ses parents ou souffre du pouvoir exercé sur lui, tout cela ne peut être guéri que par le pardon et par un don de soi inconditionnel.
Tu es responsable de porter les tiens devant Dieu, dans les plus petits détails du quotidien. Si tu les aimes et leur pardonnes, ils se rapprocheront de Dieu.
Le secret de l’amour est qu’il n’attend rien en retour. L’amour porte toujours des fruits, qui apparaîtront voulus par Dieu.
Le second thème de cet évangile est : « Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là dans le secret » (Mt 6, 17-18). Les pharisiens hypocrites n’étaient pas ainsi. Le chrétien ne montre pas ses vertus. Les vertus brillent d’elles-mêmes. Le chrétien n’accepte pas qu’on dise de lui, en sa présence, qu’il est pieux. Il refuse l’éloge. Il ne s’enorgueillit pas de son intelligence, ni de sa richesse ou de sa beauté. Il laisse Dieu le juger. Il se voit pauvre en tout. Son cœur tend vers le Christ, et il regarde les frères avec les yeux du Christ. C’est la dimension verticale du jeûne.
Le troisième thème est exprimé ainsi : « Ne vous amassez point de trésors sur la terre… car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 19 et 21). L’une des dimensions du jeûne est de vivre, durant cette période de l’année, comme les pauvres, parce que nous devons économiser sur le prix de la nourriture pour leur donner ce dont ils ont besoin. Cette solidarité fait partie intégrante du jeûne. C’est la dimension horizontale de l’ascèse. Car après t’être éloigné du monde par la repentance, après que tu te seras élevé, tu redescendras vers les autres, et tu leur porteras Dieu qui est en toi. Alors tu les trouveras plus importants que l’argent que tu adorais.
Tu sentiras, si tu crois à l’ascèse du jeûne, que l’argent dont tu voulais jouir pour toi-même, est devenu propriété des autres.
Car si tu accèdes à l’amour divin, tu ne seras plus attaché aux choses de ce monde. Si tu utilises l’argent pour mener une vie de luxe, si tu es pris par lui, si tu comptes sur lui, il deviendra une calamité pour toi. En revanche, l’argent deviendra une grâce pour toi, s’il est le moyen de te rapprocher de tes frères plus pauvres.
Si tu veux te rapprocher de Dieu, tu devras abandonner ton désir de possession. L’esclave des passions ne peut pas être l’esclave de la justice. Si tu anéantis les désirs, tu te retrouveras assoiffé du visage de Dieu. Si tu découvres que l’argent n’est pas un trésor, alors ton cœur sera rempli de Dieu. Dieu deviendra pour toi tout ton but, tout ton désir.
L’ascèse du jeûne t’a été donnée comme un chemin vers la joie en Christ. Lorsque cette joie te remplira, tu seras arrivé à vivre l’esprit de la Résurrection. Ta Résurrection viendra du pardon et du dépassement de la vanité. Lorsque l’Esprit Saint sera sur toi, par ton jeûne, alors tu apprendras à devenir un être pascal.
Mgr Georges Khodr
Mgr Georges Khodr, né en 1923, évêque émérite du Mont-Liban, est une voix majeure du christianisme au Moyen-Orient. Théologien renommé, engagé dans la vie de son pays, il fut l’un des fondateurs du Mouvement de Jeunesse Orthodoxe (MJO) au Liban.
Texte arabe paru dans le quotidien libanais An Nahar, le 25 mars 2000. Traduction française de Raymond Rizk, publiée dans En chemin vers la Lumière, Paris, éd. Apostolia, 2025, p. 51-54.


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