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La sainte Théophanie de notre Seigneur Jésus Christ

Nous pouvons être tentés de comprendre l’événement du baptême du Seigneur d’une manière trop superficielle en croyant que Jésus s’est contenté de faire preuve d’humilité en posant un acte de repentir, lui dont pourtant la sainte Église aime à dire dans ses célébrations qu’il est le seul sans péché. Jésus a-t-il voulu se comporter comme n’importer quel juif, dans le même état d’esprit qui les avait fait se soumettre, lui et sa Mère, aux observances vétérotestamentaires de la circoncision et de la présentation au Temple ? Vu de l’extérieur, ce fut un baptême parmi d’autres, sans signe révélateur particulier pour la foule. Les évangélistes nous le décrivent comme un fait allant de soi. En réalité, Jésus est venu vers Jean pour être baptisé, non pas en vue d’une conversion ni d’une rémission de péchés qu’étant Dieu il n’avait pu commettre, mais pour recevoir l’Esprit saint. Celui-ci est descendu sur lui lors du baptême, lequel est alors devenu le baptême dans l’Esprit saint. Et cet événement constituait l’essentiel du ministère de Jean.

Mais alors surgit une seconde tentation, beaucoup plus grave, car il s’agit d’une hérésie. Selon cette hérésie, Jésus n’est que le fils adoptif de Dieu et non point son fils consubstantiel et coéternel. Il a été élevé à la divinité par une décision de Dieu lors de son baptême en recevant le saint Esprit. C’est une forme de l’hérésie arienne. Nous pouvons être tentés par cette hérésie pour comprendre la fête que nous célébrons le 6 janvier si, pour nous expliquer ce qui se passe réellement au niveau de l’événement historique, nous comprenons que Jésus devient aujourd’hui, par l’entremise de Jean, ce qu’il n’était pas encore. Mais on perd alors de vue le fait que le baptême de Jésus est la manifestation ici-bas et dans le temps du fait que, de toute éternité, dans l’intimité de la vie divine trinitaire, le Fils est le Réceptacle éternel de l’Esprit. Et, en manifestant cela, le baptême de Jésus annonce que désormais le temps de l’humble Jean est passé, que sa mission est accomplie dès lors qu’a surgi l’unique Dispensateur possible de l’Esprit parmi les hommes parce qu’il en est le Réceptacle éternel dans l’intimité de la vie trinitaire.  L’événement de la Théophanie que l’Église commémore le 6 janvier est la projection dans le temps et l’espace d’ici-bas, de ce qui se passe en dehors du temps dans les profondeurs de la vie trinitaire, où l’Esprit ne procède du Père que pour être donné au Fils dans l’acte éternel par lequel le Père engendre son Fils. Et la manifestation dans l’histoire des hommes, de ce don éternel de l’Esprit au Fils par le Père, c’est la présence de l’Esprit saint dans la nature humaine du Verbe incarné. L’iconographie orthodoxe représente le saint Esprit sous la forme d’une colombe, non seulement sur l’icône du baptême de Jésus, mais aussi sur les icônes de l’Annonciation. Au Baptême, comme à l’Annonciation, se manifeste dans le temps le repos éternel de l’Esprit sur le Fils. Le saint Esprit participe à l’incarnation avec le Verbe qui s’est fait homme. L’incarnation du Verbe est l’œuvre propre du saint Esprit par la sanctification de la chair humaine, par sa descente sur la Vierge Marie, sur l’Enfant divin, puis sur le Christ recevant le baptême dans les eaux du Jourdain.

Lors donc que le Christ dit à Jean qui voudrait le dissuader de recevoir de ses mains le baptême : Laisse faire pour l’instant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice, la justice dont il parle n’a pas grand-chose à voir avec nos palais de justice. C’est bien plutôt l’ajustement au Dessein du Père et sur lui-même et sur le Baptiste. Et cet ajustement ne consiste pas à manifester simplement son humilité, encore moins son repentir pour la rémission de fautes inconcevables, inadmissibles pour quiconque confesse la filiation divine de Jésus Christ et sa consubstantialité divine au Père et au saint Esprit. L’ajustement au Dessein divin consiste dans le fait que le Fils est inséparable du Père qui l’engendre de toute éternité, et dont il est la manifestation dans ce monde, comme il est inséparable de l’Esprit saint qui repose sur lui. Cette indivisibilité est de toute éternité réalisée dans sa nature divine. Et tout le sens du baptême de Jésus par Jean dans le Jourdain est d’actualiser dans la nature humaine du Fils de Dieu devenu homme, le mouvement éternel du Père faisant à son unique Fils le don intégral de son Souffle vital, de son très saint et vivifiant Esprit. Celui dont il est le Réceptacle éternel dans les profondeurs de la vie trinitaire, voici qu’en tant qu’homme il le reçoit par l’entremise de l’humble Jean et le moyen de l’élément cosmique et sensible de l’eau du Jourdain. Ainsi, la nature humaine assumée par le Dieu-Homme manifeste-t-elle et actualise-t-elle dans le temps la filiation divine du Verbe incarné. Noël et la Théophanie signifient la manifestation dans le temps humain du même repos éternel de l’Esprit sur le Fils, de la même communication éternelle de l’Esprit au Fils par le Père qui engendre sa Parole.

Le premier Évangile nous apprend que, voyant Jésus s’approcher pour recevoir, lui aussi, le baptême, Jean voulut s’y opposer en disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! Dans les tropaires qu’elle chante en l’honneur du Baptiste, le 7 janvier, la sainte Église voit dans ces paroles de l’humble Jean, le tremblement sacré de tous les hommes de la Bible, chaque fois qu’ils se trouvent face à face avec le Tout Autre, que ce soit Moïse, Gédéon, Ézéchiel ou Isaïe. Iahvé ne se montra à Moïse que de dos. Après qu’Isaïe ait eu la vision de la gloire de Iahvé, les lèvres du prophète durent être purifiées par un séraphin au moyen d’un charbon ardent pris sur l’autel. Jean, lui, tremble de voir comment son baptême d’eau en vue du simple repentir, devient le baptême dans le feu incréé et divin du saint Esprit. Jésus reçoit des mains de Jean, comme les autres Juifs, un baptême d’eau, mais ce baptême devient un baptême dans l’Esprit saint par la volonté agissante du Père. De toute éternité le Père baptise son Fils dans le saint Esprit, et ce qui se produit sur les bords du Jourdain lors du baptême de Jésus par Jean est une projection dans le temps de ce qui s’opère de toute éternité au sein du Dieu tri-unique. Le véritable baptiste – ou baptiseur — de Jésus, ce n’est pas Jean mais le Père céleste qui fait entendre sa voix en désignant son Fils comme bien-aimé, c’est-à-dire comme unique-engendré.

Jésus n’a jamais été simplement homme. La Personne du Verbe coéternel au Père et au saint Esprit, du Fils unique-engendré de Dieu, est identique à celle de Jésus Christ. Toutefois, la véritable incarnation divine suppose un développement complet de la nature humaine : le Seigneur parcourt le temps de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse avant de parvenir à la plénitude de son âge d’homme. Il possède déjà toute la plénitude du Dieu-Homme ; mais ces potentialités ne se réaliseront qu’au cours du temps, à différentes époques et aux échéances fixées. Et parmi ces potentialités, la plus importante est celle qui s’est actualisée dans le baptême, par la descente de l’Esprit saint, par l’onction du Christ, après laquelle il put s’appliquer à lui-même les paroles de la prophétie d’Isaïe cité librement par saint Luc, peut-être de mémoire d’après le texte grec des Septante : L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction (Lc 4, 18).

Mais pourquoi fallait-il toute une vie avant que s’instaurât sa pleine maturité et que l’Esprit vînt sur lui ? C’est parce que le Seigneur a véritablement pris chair, c’est-à-dire qu’il a pleinement et authentiquement assumé la condition d’homme. Or, la nature humaine, en raison de l’image ineffaçable de Dieu qu’elle porte en elle, possède la liberté de décider d’aller vers Dieu ou de se dresser contre lui. La grâce de Dieu précède, accompagne, soutient l’homme, coopère avec lui et le remplit de force ; mais elle ne le contraint pas, elle ne porte aucunement atteinte à sa liberté, elle ne le rabaisse pas au rôle d’un robot. C’est pourquoi l’Orient chrétien ne fut jamais obsédé par le problème des rapports de la nature humaine et de la grâce divine, ainsi que de la prédestination, comme le fut l’Église latine de saint Augustin à Luther et Calvin. Aussi fallait-il qu’avant que le baptême pentecostal, c’est-à-dire dans le saint Esprit, ne fût accompli, Jésus allât vers le Baptiste pour se faire baptiser par lui. Et cela, quand il avait environ trente ans, c’est-à-dire en pleine maturité.

On peut dire que le baptême de Jésus marque le commencement de son ministère public, c’est-à-dire de son œuvre de soumission sacrificielle au Dessein du Père céleste. L’immersion dans les eaux du Jourdain nous parle déjà du Samedi saint, c’est-à-dire du séjour dans le tombeau. Et la soumission qui s’exprimera au moment de la Passion par les paroles : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Toutefois fais, non pas comme moi je veux, mais comme toi (tu veux) (Mt 26, 39). Cette soumission, ce consentement sacrificiel plénier commence avec la soumission du seul sans-péché à la démarche pénitentielle du baptême que Jean administrait aux foules venues vers lui. Il est essentiel que Celui qui a assumé la plénitude de notre humaine condition hormis le péché, qui est venu appeler au repentir non pas les justes, mais les pécheurs, consente à être baptisé avec et parmi le peuple des pécheurs qu’il est venu sauver.

Remarquons enfin que l’expression de la soumission sacrificielle de Jésus au Dessein du Père s’effectue hors du Temple de JérusalemL’Ancienne Alliance toute entière n’était que la figure périssable de l’alliance nouvelle que le Christ s’apprête à conclure avec l’Eglise dans le sang de sa Passion. La phrase du Baptiste : il faut que lui grandisse et que moi je diminue, s’applique tout aussi bien au sacerdoce israélite. Jean-Baptiste était prêtre israélite par le sang, mais, afin de manifester cette caducité de l’ancienne Alliance dès lors que le Verbe s’était fait chair, il entra dans le Dessein divin que Jean exerçât son ministère sacerdotal en dehors du Temple, afin de manifester que si, comme le dira Jésus à la Samaritaine, le salut vient des Juifs, le Judaïsme  doit finalement être dépassé en ce sens que le salut n’est pas quelque chose mais quelqu’un : le saint Esprit qui repose sur le Sauveur, lequel est le Donateur de  l’Esprit en vue de notre divinisation.

Père André Borrely (+)

Le père André Borrely a enseigné toute sa vie la philosophie, en Afrique puis en France. Il a été prêtre de la paroisse orthodoxe francophone Saint-Irénée à Marseille, de 1994 à son décès en juillet 2017. Ce texte a été publié précédemment dans le bulletin « Orthodoxes à Marseille ».

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