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La parodie : un potentiel langage spirituel

Photo : Alexandra de Moffarts

On part souvent du point de vue que l’imitation, la caricature, la parodie sont mauvaises, relèvent d’une moquerie, du mépris et donc qu’en tant que chrétiens, nous devrions les rejeter. Nous crions parfois au blasphème lorsqu’une représentation artistique sort du cadre hiératique que nous aimons avec raison, ou simplement de celui auquel nous sommes habitués et qui nous réconforte.

Nous oublions aussi que les chrétiens ont dû se battre, parfois jusqu’au sang, pour pouvoir garder les représentations artistiques du Christ, des saints et des événements de leur vie. Un certain langage s’est développé, lors du premier millénaire, avec quelques ajouts au deuxième. Mais ce langage spirituel, l’icône, est-il le seul possible et imaginable pour parler de Dieu et pour approfondir son Incarnation, c’est-à-dire aussi, la relation de l’Église avec la culture et la société, en général ?

Nous sommes souvent choqués parce que nous attendons que toute représentation des personnes ou des événements de l’Église soit d’une certaine manière « sacrée », dans le sens des icônes, ou alors elle n’a pas droit de cité. Cela est valable aussi pour la musique ou les arts de la parole. Nous ne pouvons pas nous plaindre de ne pas avoir de l’espace pour l’expression de la foi si nous nous refusons à nous-même l’espace que nous avons déjà à notre disposition.

Je pense donc que nous devrions accueillir la parodie visant le christianisme avec bienveillance et curiosité. Plus encore, nous devons l’intégrer comme terrain de dialogue et de rencontre, comme lieu d’enseignement pour notre foi. 

Un exemple :

En 2014, le groupe Pussy Riots a été condamné en Russie – pays qui connaît une loi « contre le blasphème » – pour avoir chanté, dans la cathédrale Saint-Sauveur à Saint-Petersbourg, une prière moderne à la Mère de Dieu. Voici des extraits du texte : « Soutane noire, épaulettes d’or/Tous les paroissiens rampent pour s’incliner/Le fantôme de la liberté est au ciel » ; « Le chef du KGB, leur saint patron,/ Conduit des protestataires en prison sous escorte » ; « La louange de l’Église aux dictateurs pourris, La croix portée par une procession de limousines noires », « Le Patriarche Goundiaev croit en Poutine, ce salaud ferait mieux de croire en Dieu à la place. »

Lors du refrain qui ressemble à la prière « Réjouis-toi, Marie », elles se prosternaient et demandaient à la Mère de Dieu de chasser Poutine, d’être avec elles dans la protestation et de devenir féministe.

On voit que la critique politique se mêle ici à une critique de la hiérarchie de l’Église officielle et au rôle de la femme dans l’Église. Le vocabulaire mélange celui de la prière avec quelques mots grossiers (assez édulcorés) et une musique moderne.

Lors de l’affaire des Pussy riot – qu’on pourrait appeler une « parodie de prière » dans une église, donc liturgique – on a pu constater, de la part des croyants, plutôt de l’indignation, et de la part des représentants officiels de l’Église, de la condamnation. (Un prêtre, le père Paul Adelheim, les a pourtant soutenues publiquement, ce qui lui a valu des persécutions de la part du Patriarcat.) La hiérarchie de l’Église de Moscou a qualifié cette prière punk de « profanatrice », « incitant à la haine religieuse » et a encouragé la condamnation judiciaire des quatre protagonistes.

Mais qu’en est-il ? Je pense, personnellement, que ces jeunes femmes ont utilisé, très courageusement, le moyen qui était le leur – le chant – pour s’exprimer sur un sujet qui concernait autant la politique que la religion. Leur texte contenait une vraie prière tout en étant aussi une parodie et une provocation. Il s’agissait d’une représentation, non iconique, non liturgique, d’une forme de foi en ce qui est juste et qui n’excluait pas (et même impliquait, je pense) la foi en Dieu, son incarnation, et la sainteté de sa Mère. Ce que les Pussy riots ont fait, c’est un usage parodique créatif des formes et des moyens artistiques à leur disposition pour exprimer une protestation, peut-être aussi un profond malaise spirituel, dans le cadre de la lutte contre un système de type totalitaire que la hiérarchie de l’Église russe soutient.

En exagérant de manière caricaturale des traits caractéristiques, la parodie opère une « dénudation », elle empêche une « canonisation » dans le sens de leur transformation mortelle en stéréotypes (d’après une définition de l’encyclopédie Universalis).

La parodie pourrait donc nous être salutaire, car toute canonisation et ankylose excessive peut nous conduire à des formes subtiles d’idolâtrie : confondre Dieu avec certaines de ses images et manifestations. Nous pourrions confondre forme et contenu, la prière et la personne vers qui nos prières s’élèvent. 

Pratiquer la parodie des formes religieuses peut donc aider l’Église à ne pas s’ankyloser dans des formes, mais à mieux distinguer derrière elles ce qui constitue l’essentiel de notre foi. Nous approprier ce type de langage, oser l’utiliser, pourrait se révéler libérateur. S’exprimer ainsi relève d’ailleurs aussi d’une forme de conciliarité, de participation de tous les fidèles à la vie de l’Église. C’est une forme de communication libre, accessible à une majorité de gens et qui devrait secouer ces structures autoritaires pour espérer, un jour, contribuer à les changer. La parodie joue le rôle de « l’enfant qui dit au roi qu’il est nu » du conte d’Andersen.

Il y a dans l’Histoire de l’Église des exemples qui illustrent cela, à commencer par les fol-en-Christ. Cependant, ce phénomène est visible dès les Écritures.

Le Christ Lui-même a été accusé de blasphème et d’irréligion. De blasphème, par exemplelorsqu’Il pardonne les péchés (Lc 5,21) ou lors de son procès (Mt 26,65), parce que les responsables religieux de son époque n’ont pas reconnu en Lui le Messie. Et d’irréligion (lors de sa prédication), parce qu’Il s’opposait à un vécu formel, extérieur de la Loi, par exemple quand Il guérissait le jour du sabbat (Lc 13,10 entre autres), ne pratiquait pas trop le jeûne (« mangeant et buvant du vin », Mt 11,19) ou qu’Il négligeait les ablutions rituelles (Mt 15,2). On L’a même alors accusé de collaborer avec le diable (Mt 12,25).

On peut également trouver dans ses discours contre les pharisiens et les scribes des éléments parodiques, par exemple dans l’exhortation « vous êtes comme des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, mais qui à l’intérieur sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte d’impureté » (Mt 23,27) – ce qui est une exagération caricaturale. On peut en trouver aussi dans son enseignement, notamment lorsqu’Il utilise des images comme « il est plus difficile pour un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille » (Mt 19,23-24), ou : « enlève d’abord la poutre qui est dans ton œil, pour voir comment enlever la paille de l’œil de ton frère » (Mt 7,5).

Dans son épître aux Corinthiens, saint Paul parle de la « folie de Dieu » et de « la folie de la croix » (1 Cor 1,18). Il dit aussi: « Que nul ne s’abuse lui-même : si quelqu’un parmi vous pense être sage selon ce siècle, qu’il devienne fou, afin de devenir sage. Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu »  (1 Cor 3, 18-20). Dans ce texte, Paul exhorte donc les chrétiens à « devenir fous », pour dépasser la sagesse de ce monde. Il opère une inversion de la sagesse « de ce monde »: de sage (d’après les critères de ce monde) on doit d’abord « devenir fou » pour devenir « véritablement sage » (sage dans le sens du Royaume).

On rétorquera peut-être que Saint Paul se réfère à la sagesse athée, sceptique, païenne, à la philosophie de son temps, et que nous parlons ici des formes satiriques qui utilisent des images « insensées » pour l’Église du Christ. Il est vrai. Mais que faire si l’esprit de ce monde – avec toute sa prétendue sagesse et son conformisme – s’infiltre parfois dans l’Église, ce qui a été la tentation de toutes les époques, d’une manière ou d’une autre ?

Et que faire si le « levain des pharisiens et des sadducéens » (Mt 16,6) se mêle de la « pâte » (Lc 13, 20-21) de l’enseignement de l’Évangile ? Ce qu’il ne manquera jamais de faire, probablement, avant l’accomplissement du Royaume.

N’ayons donc pas peur de la parodie, et ne nous arrêtons pas aux formes consacrés pour parler des choses spirituelles ! C’est aussi ainsi que nous sommes invités, peut-être, à « tendre l’autre joue ». Ce qui ne veut pas dire s’ériger en victimes, mais opérer un retournement, dans le cadre de ce que certains appellent blasphème, et ce, pour la gloire de Dieu. 

Alexandra de Moffarts

Docteur en linguistique, Alexandra de Moffarts est enseignante de religion dans les écoles, en Belgique, ainsi qu’à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Jean (Bruxelles).

Cet article est une forme modifiée de celui paru en anglais sur le site Public orthodoxy.

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