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Aller de l’avant, ou l’élan perpétuel

Maintenant, Maître, tu laisses ton serviteur s’en aller… 

Je ne parlerai pas longuement… Au fond, je n’ai qu’une seule idée. Ceci n’est pas une conférence ; il n’y a ici ni recherche intellectuelle, ni source d’informations. Je veux simplement exposer une seule idée. Si je réussis à vous la transmettre, j’en serais heureux et j’en rendrais grâce à Dieu.

Cette idée, c’est celle de la mise en route, aller de l’avant. Maintenant, Maître, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix… (Luc 2,29). Je ne parle du départ de la dernière heure, tel le vieillard Siméon — bien que cela fasse partie de mon sujet — mais du fait d’être prêt à aller de l’avant à travers toute la vie. Je parle d’une attitude toujours prête au départ, d’un élan intérieur, d’un état de disponibilité caractérisant notre existence… c’est-à-dire une disposition ontologique.

Dans la vie spirituelle (et dans la vie en général), il existe des attitudes fondamentales, stables et permanentes, que le chrétien se doit d’adopter. Par exemple : la conscience profonde du péché, la certitude de la miséricorde infinie du Seigneur, l’action de grâce perpétuelle pour toute chose, etc. Être toujours prêt à aller de l’avant fait partie de ces attitudes essentielles.

J’ai aussi choisi ce thème parce que nous sommes dans le temps du Grand Carême, qui est le temps de la marche vers la Résurrection, un temps où nous cheminons et montons vers la Pâques. Or, la Pâques (selon le sens du mot) est un passage, un départ. Nous y passons « de la mort à la vie et de la terre vers le ciel » (comme nous le chantons le jour de la fête).

L’être humain est appelé, dans son essence même, à la résurrection, à vivre, à s’ouvrir et à sortir de soi pour accueillir la vie.

Dans l’Écriture, nous trouvons maintes injonctions à aller de l’avant. Ainsi David dit : Avec toi, je me précipite … (Ps 18,30), et Je lève les yeux vers les monts…  D’où me viendra le secours ? (Ps 121,1). Et l’apôtre Paul dit aux Philippiens d’oublier ce qui est en arrière et (de se) porter vers ce qui est en avant… (Ph 3,13). Et le Seigneur de dire : Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive (Lc 9,23). Et Il a dit à Pierre : Toi, suis-moi  (Jn 21,22). Et dans l’Evangile de Matthieu, on lit que le publicain se leva et le suivit. (Mt 9,9).

Et nous trouvons dans le Cantique des Cantiques : Entraîne-moi à ta suite : courons ! (Ct 1,4). Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens ! (Ct 2,10). Fuis, mon bien-aimé ! Sois semblable à une gazelle, à un jeune faon d’une biche sur les montagnes embaumées ! (Ct 8,14).

Cette idée de départ (ou d’élan perpétuel), de sortie et de dépassement vers la transcendance remplit l’Écriture Sainte.

Le dépassement des remparts

Il y a dans le Cantique des Cantiques un passage très beau et profond : Sur mon lit, pendant les nuits, j’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais je ne l’ai pas trouvé. Je veux me lever maintenant et faire le tour de la ville, parcourir les rues et les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais je ne l’ai pas trouvé. Les gardes qui font la ronde dans la ville m’ont rencontrée : “Avez-vous vu celui que mon cœur aime ?” À peine les avais-je dépassés, j’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et je ne le lâcherai pas avant de l’avoir fait entrer dans la maison de ma mère, dans la chambre de celle qui m’a conçue. (Ct 3,1-4).

Les « gardes » représentent ici les chaînes, les conventions sociales, tout ce qui mène au repli sur soi, à l’immobilisme et à la pétrification. Or, le Fils de l’homme est maître même du sabbat. La  « maison de ma mère » est la source de mon être : c’est de là que mon élan prend sa source.

L’exemple de Stéphane et d’Abraham

Pour la fête de saint Stéphane, le premier martyr, l’Église a choisi des extraits de son discours aux Juifs qui traitent précisément de cet élan : Frères et pères, écoutez-moi ! Le Dieu de gloire est apparu à notre ancêtre Abraham… Il lui a dit : “Quitte ton pays et ta parenté, et va dans le pays que je te montrerai.” […] Dieu l’a fait passer dans ce pays que vous habitez maintenant. Il ne lui a donné aucune propriété dans ce pays, pas même de quoi poser le pied… (Ac 7,2-5). Et cela, afin qu’il ne s’installe pas définitivement sur terre.

Puis Stéphane poursuit : Salomon lui a bâti une maison. Pourtant, le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme… Quel endroit pourrait me servir de lieu de repos ? (Ac 7,47-49). Dieu ne se laisse pas enfermer dans une maison, Il ne peut être contenu. Le poète français Paul Claudel fait dire à Dieu : Brûle ta maison, je veux passer.

Stéphane continue : Hommes au cou raide…vous vous opposez toujours à l’Esprit Saint… (cet Esprit vivant qui souffle où il veut). Jusqu’à ce qu’il s’écrie : Voici : je vois le ciel ouvert et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. Seigneur Jésus, reçois mon esprit! Mon esprit monte vers Toi.

L’attente et l’ouverture

Lors de la fête de la Présentation du Seigneur au Temple, l’Évangile nous dit : Il y avait alors à Jérusalem un homme appelé Siméon. C’était un homme juste et pieux ; il attendait que Dieu console Israël. L’Esprit Saint était sur lui et lui avait révélé qu’il ne mourrait pas avant d’avoir vu le Messie du Seigneur. Puis vient le cri : Maintenant, Maître, tu laisses ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu le salut que tu as préparé… (Lc 2,25-31). Il attendait la consolation et le salut. Il vivait dans cette attente.

Puis nous voyons Anne la prophétesse : Elle était très avancée en âge… Restée veuve, elle était parvenue à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière. Elle aussi survint à ce moment précis ; elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient que Dieu délivre Jérusalem. (Lc 2,36-38). C’est la même attente, l’orientation de toute une vie, jour et nuit, le désir ardent de la venue du Sauveur. Et nous lisons dans l’épitre de la fête : Tu es Prêtre pour toujours selon l’ordre de Melchisedek (He. 7,17). … Pour toujours…

Une vie fondée sur l’ouverture

Si nous y regardons de près, toute la vie repose sur cette ouverture :

  • Au niveau de l’être de Dieu : Dieu est amour en Trinité, c’est-à-dire un mouvement d’amour permanent, une sortie constante de chaque Hypostase vers l’autre… comme pour y entrer.
  • Au niveau de l’économie du Salut : Jésus est sorti du sein du Père vers le monde pour unir le monde à Lui et le sauver. En même temps, son désir était de retourner vers le Père.
  • Au niveau de l’être humain : Il semble, philosophiquement, que l’élément fondamental de la vie humaine soit le désir. Sans désir, sans élan, la vie s’amoindrit. L’homme vit dans la mesure où il désire, aspire et se déploie. Les Pères disent qu’il est un « animal doxologique » ou hymnologique, créé pour la glorification, la louange et l’émerveillement. Que tes œuvres sont grandes, Seigneur !
  • Les Anges : Leur essence même est cet émerveillement constant : Saint, Saint, Saint est le Seigneur des armées célestes, le monde entier est rempli de sa gloire ! On nous a enseigné que la vraie vie chrétienne est appelée « vie angélique ».
  • Dans le mariage : L’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme… et ils deviennent une seule chair pour la gloire de Dieu. (Non pour se regarder l’un l’autre, mais pour regarder ensemble vers Dieu).
  • Dans l’art : La peinture, la musique, ouvrent devant nous un autre horizon et nous transportent à l’orée d’un autre monde. Comme l’a dit Dostoïevski : La beauté sauvera le monde.

La ferveur contre la tiédeur

Ce désir, cette ferveur, est ce dont nous avons besoin par-dessus tout dans notre vie. Sans eux, nous devenons tièdes, nous nous éloignons, nous oublions, nous péchons et nous mourons. Saint Isaac le Syrien compare cette ferveur au chien de garde de la maison. Si le chien s’absente ou s’endort, la maison est exposée au vol. De même, si le désir quitte l’âme, elle s’éteint et devient une proie facile pour le péché.

Cela s’applique à la fois à la prière et à l’action :

  • La prière doit être habitée par la ferveur, sinon elle n’est que routine ennuyeuse et fatigante. Dans L’Échelle sainte, un moine fervent dit en se prosternant : Venez (mon cœur, mon esprit, tout mon être), venons et inclinons-nous devant le Christ... Si nous sommes convaincus de ce que nous disons, les mots mêmes de la prière nous éveillent et nous élèvent : Gloire au Père… est une louange répétée. Maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen : c’est l’horizon de l’éternité qui s’ouvre à nous. Alléluia : cri de joie et d’action de grâce. Et si nous avons péché, ses mots nous poussent à la repentance et aux larmes… et nous invitent à sortir de nous-mêmes dans l’attente du salut
  • L’action : l’amour, qui est mère de toutes les vertus, l’amour véritable suppose la sortie de soi vers l’autre, tout autre. Il nous invite à ne pas rester où nous sommes, mais aller vers l’autre pour le comprendre et s’unir à lui. C’est à moi que vous l’avez fait, dira Jésus le Jour du Jugement. La foi (non seulement la foi en l’existence de Dieu) mais la foi vivante nous transporte dans un autre monde, celui des Mystères insondables. Elle est comme une nouvelle naissance. Quant à l’espérance sa dimension est celle de l’épectase.

Conclusion : Être « Optatif »

Parmi les fruits de l’Esprit (Ga 5,22), on trouve, outre l’amour, la paix (Bienheureux les artisans de paix) et la tempérance. Un saint disait que, pour voler, l’oiseau doit repousser l’air avec ses ailes ; de même, nous devons repousser les passions derrière nous pour accéder à la tempérance et progresser. La douceur ainsi que d’autres vertus épanouissent l’âme et agrandissent l’homme. L’homme devient plus grand que lui-même. Le publicain Zachée, de petite taille, est monté sur un sycomore pour devenir plus grand que lui-même. Nous sommes à l’image de Dieu, et c’est pourquoi nous sommes plus vastes que nous-mêmes.

En résumé, le chrétien doit être « optatif » et non « captatif ».

  • L’être optatif : ouvert, au cœur large, généreux, pardonnant, noble, doux… Il n’y a rien de plus beau que la vie chrétienne vécue ainsi.
  • L’être captatif : fermé, contracté, égoïste, avare, rancunier… Il n’y a rien de plus laid et de plus sombre.

Enfin, la mort elle-même est un élan : Fais sortir de prison mon âme, dit David. Et la vie éternelle tout entière est un élan qui ne finit jamais.

Puisse ce Carême être pour nous un véritable élan, une sortie de nos péchés et de nos faiblesses, et une montée vers la glorieuse fête de Pâques, dans l’amour et le désir du Père. Amen.

Père Elias (Morcos) (+)

Traduction française Georges Maalouly et Raymond Rizk

Le père Elias a été l’higoumène du monastère Saint-Georges à Deir el-Harf (Liban).

Discours prononcé le 18 mars 1999, en l’église Saint-Nicolas – Achrafieh, Beyrouth.

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