Les extraterrestres sont devenus un lieu commun de la fiction depuis – au moins – le roman de H.G. Wells La guerre des mondes (1898), s’ajoutant dans l’imaginaire collectif aux êtres fantastiques des contes – fées, kobolds, trolls et elfes. Envahisseurs ou envahis, étranges et aliénants ou bien trop humains, incompréhensibles ou bien facilement abordables, les extraterrestres sont, dans les fictions qui les mettent en scène, une métaphore pour bien des choses. Parfois, ils représentent une image déformée ou au contraire, idéalisée de l’homme. Ils peuvent aussi s’avérer être une manière de thématiser le colonialisme ou le racisme (comme c’est le cas dans les films Avatar). D’autres fois, ils sont les porteurs de l’étrange, du mystérieux/mystique, du Tout Autre, une projection d’une conception de la divinité. Dans cette catégorie, on rencontre aussi le motif du sauveur venu de l’espace, qui constitue une figure du Christ.
C’est à ces dernières métaphores que je propose de m’arrêter en analysant deux films de Steven Spielberg, l’un très récent, Disclosure Day (juin 2026), et un de ses films devenu un classique, Rencontres du troisième type (1977).
Dans Disclosure Day, un homme essaye de rendre publiques des informations concernant des contacts avec une race extraterrestre, contacts gardés secrets pendant des décennies par les autorités. Il est aidé par une femme qui s’avère investie des capacités psychiques relevant de l’empathie ; elle lit les pensées des gens, parle leurs langues sans les avoir apprises et prend des décisions importantes intuitivement. Tous les deux avaient été contactés et formés mystérieusement par les aliens à partir de leur enfance. Dans Rencontres du troisième type, le thème de l’enfance est aussi présent : une des personnes qui est attirée par les extraterrestres est un enfant de 3 ans.
Dans les deux films, les symboles religieux abondent. La montagne: dans Rencontres du troisième type, certains adultes sont hantés jusqu’à l’obsession par une forme de montagne (qui est un indice du lieu où les extraterrestres ont donné rendez-vous aux Terriens) qu’ils essaient de reproduire avec tous les matériaux disponibles. La lumière entoure les apparitions extraterrestres dans les deux films. Dans les deux, également, on a affaire aux intuitions de type prophétique. On rencontre aussi le regard innocent de l’enfance; l’invisibilité; des disparitions mystérieuses, des objets avec des qualités étranges et apparemment surnaturelles. Tous ces phénomènes ne sont pas expliqués de manière scientifique, mais sont supposés êtres possibles grâce aux extraterrestres, c’est à dire, aux êtres non-humains venant « du ciel ». Décrits ainsi, ces phénomènes ou entités pourraient aussi s’expliquer de manière magique ou spirituelle.
L’accent n’est pas mis sur le côté naturel, matériel des choses, mais sur les symboles et l’effet que ces phénomènes ont sur les êtres humains : choc, effroi, mais aussi étonnement et émerveillement.
Dans Rencontres du troisième type, l’action tourne autour d’une sorte de mystère et de mélange entre fascination et émerveillement que les extraterrestres suscitent. Le film en son entièreté dégage cela, de sorte que, l’ayant vu pour la première fois dans mon adolescence, ce sont ces impressions et non l’action principale qui se sont imprégnées dans ma mémoire. Je me rappelle surtout de la sensation de mystère qui ressemble à une expérience religieuse. La fin ne résout pas ce mystère, mais le laisse ouvert : qui sont ces êtres ? Pourquoi invitent-ils des humains en marquant leur imagination ? Le fait que cela reste non expliqué accroît la qualité du film et l’impression qu’il laisse dans la mémoire.
Dans le cas de Disclosure Day, on a plutôt affaire à un film d’action au rythme très rapide, et la sensation de mystère est créée d’une autre manière. D’abord, par le secret caché pendant les décennies, et que le personnage essaye de révéler – ceci est le premier sens du titre (« disclosure » : révélation d’un secret). Et ensuite, à la fin, d’une manière qu’on peut appeler apophatique, parce qu’elle nous parle par son silence – c’est le jour où la révélation d’un message crucial va être faite à la télévision, devant la terre entière, mais nous n’en apprenons pas le contenu ; c’est le deuxième sens du terme « disclosure » dans le titre. Cette double révélation semble avoir la force d’apporter la paix, puisque l’humanité, au bord d’une guerre mondiale, se tourne toute entière vers ces êtres venus du ciel. A la fin, on ne sait toujours pas ce que les extraterrestres cherchaient sur la terre, qui ils sont et pourquoi ils ont accepté – pendant des décennies – d’être utilisés et même maltraités par les humains. Cette acceptation leur confère d’ailleurs un trait de « figure du Christ »; c’est une forme de kénose, une descente salvatrice qui accepte un amoindrissement, qui contient un sacrifice de soi.
Le côté spirituel de l’imagerie extraterrestre est en même temps accentué par des références religieuses explicites, et peut-être paradoxalement affaibli par celles-ci. Dans Disclosure Day, nous avons moins la sensation d’avoir affaire à un mythe transcrit dans un langage de science-fiction, comme c’est le cas dans Rencontre du troisième type et d’ailleurs aussi dans E.T., un autre grand classique de Spielberg sur le sujet des extraterrestres.
Dans Disclosure Day, une jeune femme qui avait été novice dans un monastère se pose d’abord la question de savoir si la révélation de l’existence des êtres extraterrestres n’allait pas ébranler la foi de l’humanité en Dieu, à cause de leur ressemblance avec des dieux, et elle tend à s’opposer à cette révélation. Plus tard, elle change d’avis surtout après une discussion avec la mère supérieure du monastère, un personnage lumineux, à qui elle demande son avis sur ce qui est écrit dans la Genèse sur le rôle de l’homme, maître de la création. La mère supérieure lui dit que cela est écrit au sujet de la terre, et lui demande si elle pense que Dieu aurait créé un univers si immense rien que pour l’être humain.
Ces remarques peuvent paraître simplistes, mais elles reprennent, de manière positive, un lieu commun de la « crise copernicienne » – le renoncement à une cosmologie géocentrique – qui a déstabilisé beaucoup de croyants et a encouragé un certain discours athée, qui accentue l’insignifiance de l’homme dans l’univers.
Une question philosophique profonde – « que penser du rôle de l’homme, roi de la création ? » – est traitée un peu du revers de la main, mais de manière positive pour la foi chrétienne.
Il y a d’autres allusions clairement religieuses dans le film. Le même personnage utilisait une croix pour s’opposer à la manipulation ; un des dons des extraterrestres est le « parler en langues »; on nous dit que les extraterrestres considèrent l’empathie comme un degré supérieur d’évolution, et c’est l’empathie avec le don de lire dans les cœurs qui est donné comme charisme à la personne qu’ils choisissent.
Le côté discursif de Disclosure Day est peut-être, du point de vue artistique, moins réussi, mais il ajoute des indices pour l’interprétation symbolique des deux films. Les moments où un thème religieux est évoqué explicitement ne sont, à mon sens, qu’une clé de lecture. C’est surtout dans le symbolisme et les non-dits, et surtout le caractère apophatique de la fin que réside la force de Disclosure Day ; ainsi que dans le mystère qui entoure les aliens, et dans le caractère d’apocalypse qui se dégage du film, aussi bien dans le sens négatif (l’humanité au bord d’une guerre mondiale) que positif (la guerre évitée et la possibilité de salut « venant du ciel » évoquée).
Malgré certaines allusions du réalisateur sur sa foi en l’existence réelle des extraterrestres, je ne pense pas que ce soit l’existence de ceux-ci qui est le sujet principal de ces deux films. Leur contenu central est surtout le mystère, le symbole et l’émerveillement, ainsi que tout ce qui reste non-dit, et une sorte d’espoir du salut. La science-fiction arrive ainsi, à sa manière spécifique, à refléter jusqu’à un certain degré, par le visage des êtres mystérieux et étranges, la recherche de celui qui est vraiment le Tout Autre.
Alexandra de Moffarts
Docteur en linguistique, Alexandra de Moffarts est enseignante de religion dans les écoles, en Belgique, ainsi qu’à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Jean (Bruxelles).


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