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La sécularisation : apports et limites

Photo : Pixabay

La sécularisation est un processus historique long et complexe où l’on peut cependant déceler deux facteurs fondamentaux. L’un semble l’avènement de la raison instrumentale, avènement que l’on peut dater de la seconde moitié du 17e siècle (le télescope et l’univers comme une immense mécanique). La raison instrumentale, à la différence de la raison antique, plus contemplative, veut maîtriser le monde, se l’approprier, l’utiliser. D’où le « désenchantement » dont parle Max Weber.

Mais c’est aussi la tradition biblique, judéo-chrétienne, qui a favorisé ce passage à la raison expérimentale et instrumentale.

Le récit de la création dans la Genèse et le combat des prophètes bibliques contre l’idolâtrie montre un Dieu personnel créant tout par sa Parole, et dont la « sainteté » n’est noyée ni dans la nature, ni dans l’extase sexuelle. Autonome, le réel est confié à l’homme. Quand Jésus dit « Mon Royaume n’est pas de ce monde » et « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », il libère le champ séculier d’un englobement religieux immédiat.
Ainsi la sécularisation est fille d’Athènes et de Jérusalem. Dans la mesure où le christianisme de chrétienté a voulu construire autour de lui une « société traditionnelle », créatrice de beauté, certes, mais ennemie de la liberté de l’esprit et persécutrice de l » « autre » (l’hérétique, le Juif…) il a été touché de plein fouet par la sécularisation qui s’acharne maintenant, non sans grossièreté ni cruauté, contre ses résidus, capables pourtant de métamorphoses.

Une source de libération et d’aliénation
Les effets bénéfiques de la sécularisation sont évidents. La libération de l’emprise cléricale a permis une prodigieuse exploration aussi bien du cosmos (dans l’espace et dans le temps) que de l’homme lui-même (Edgar Morin a pu dire qu’on est ainsi passé de. l’homme des cavernes aux cavernes de l’homme !). La femme s’est libérée et affirmée. Dans l’art, les créations ont été immenses. La durée de la vie s’est accrue, le nombre des hommes multiplié. La planète est en voie d’unification, la « noosphère » teilhardienne se réalise par l’unité du monde scientifique et la quasi instantanéité des communications. Mais la sécularisation a aussi des effets ambigus, redoutables.

Le néo-libéralisme, le culte aveugle du marché et de la Bourse entraînent un contraste croissant entre le « Nord » voué à la consommation délirante, et le « Sud », misérable, ravagé d’endémie (surtout l’Afrique où la détresse devient massacre), avec l’« est » aussi, incertain et chaotique. Cette scission d’ailleurs s’introduit à l’intérieur même de chaque type de société : le « Nord » a ses exclus, le « Sud » et l’« Est » leurs nouveaux riches et leurs maffieux…

La culture sécularisée déstructure les autres cultures dans les âmes comme dans les corps, et finit par déstructurer son propre héritage.

On assiste à la ruine des grandes références symboliques qui n’ont cessé de protéger et de féconder l’humanité, qu’il s’agisse de la polarité du masculin et du féminin ou de la relation verticale paternité/filiation. L’inceste converge avec la drogue pour interdire la maturation de l’individu, pour le pousser vers la fusion des fêtes inventées et des sectes. La vie même de la nature, on le sait, est menacée par l’application du principe : il faut faire tout ce qu’il est techniquement possible de faire et qui est financièrement rentable du moins à court terme. Des espèces animales et végétales disparaissent, les forêts équatoriales s’amenuisent, le climat se modifie étrangement, près de Tchernobyl naissent des monstres, l’atmosphère devient une véritable poubelle, on a des craintes pour la couche d’ozone et la mer maternelle est polluée.

Le retour ambigu des religions
On assiste alors à un retour ambigu des religions – avec la sacralité des gnoses et, en effet, des sectes. Mystiques (ou psychologies) de résorption où l’on se fuit en se noyant – dans le marais du groupe ou l’océan divin, peut-être aussi miroir de Narcisse. « Vibrations », « énergies », étranges transpositions qui font de la réincarnation un rassurant tourisme individuel, alors que dans les Indes ou le bouddhisme, personne ne transmigre (sinon, pour l’Inde, l’absolu jouant avec lui-même) et que la « roue des existences » est en réalité une roue des illusions, proprement l’enfer.
Les thèmes majeurs de ce « New Age » sont l’éros et le cosmos, comme si le combat entre l’éros et le Christ s’achevait aujourd’hui par la victoire du premier et si les vieux cultes telluriques revivaient. Pourrait-on encore entendre sur la mer, comme l’entendait Plutarque, le grand cri : « Le grand Pan est mort ! ».
Devant cette modernité ressentie comme agressive, certains chrétiens rêvent d’un intégrisme de restauration. Attitude qui s’unit dans l’Europe orthodoxe à un nationalisme violemment anti-occidental. Nostalgie d’une idéologie totale qui n’est au fond, paradoxalement, qu’une forme de sécularisation, un banal néo-fascisme…

Re-situer le christianisme
La sécularisation élimine un certain type de présence chrétienne, celui de la domination, de l’unification autoritaire sous l’égide d’une idéologie imposée. Mais il y a un autre mode de présence, de relation avec la société sécularisée, sans doute celui d’un partenariat prophétique – en promouvant, dans une société où tout se vend, s’achète, se calcule, ce qui est gratuit, inassimilable, une réalité qui demande à être contemplée et non utilisée. Là se trouve la puissance anthropologique, aujourd’hui, du religieux authentique : il nous présente non le divin magique des sectes, donateur d’émotions et de pouvoirs, mais un Dieu « fou » qui transcende sa propre transcendance pour nous restituer l’existence comme sens et comme fête, dans le témoignage de la beauté : icônes – et il y a tant d’icônes cachées dans l’art occidental, visages, où la beauté n’est plus de séduction et de possession, mais de communion ; – en se situant au niveau des légitimations ultimes. Il y a des jeunes gens qui se tuent « parce que la vie n’a pas de sens », d’autres parce qu’ayant éprouvé un bonheur inouï dans les rave parties, ils ne peuvent supporter l’humble rugosité du réel. Malgré l’immense effort pour créer une civilisation sans risque, où toutes les fissures sont colmatées d’assurances multiples, on souffre et on meurt, les génocides se succèdent, on découvre tôt ou tard que le tissu de l’existence est irrémédiablement déchiré. Cette déchéance ouvre-t-elle sur le néant, ou sur la résurrection ? La vraie victoire du « diable » (qui souvent prend le nom de Dieu) consiste à enfermer l’homme dans la fumerie d’opium de son inespoir.
De vastes tâches théologiques s’imposent donc aux chrétiens, tâches que le rapprochement des diverses traditions d’Occident et d’Orient (l’Orient chrétien n’étant d’ailleurs que l’Orient de l’Occident !) devrait permettre de mieux affronter.

Il faut en finir avec une conception de la rédemption où la souffrance du Fils est indispensable pour apaiser les humeurs du Père. Dieu n’a pas l’idée du mal. Il n’est pas l’auteur du mal, mais le crucifié du mal.

En même temps, Il nous ouvre des voies inattendues de résurrection. Sous le souffle de l’Esprit, qui par un de ses aspects est comme la féminité de Dieu, l’homme redevient un créateur créé ; dans l’Esprit Saint, il puise force et créativité.

La sécularisation peut être la chance du christianisme
Le christianisme apparaît comme la révélation de la « divino-humanité » – capable de réconcilier l’humanisme de l’Occident moderne et le divinisme des Orients, ou encore l’hémisphère hindou et l’hémisphère sémitique, c’est-à-dire le Soi et l’Autre. La sécularisation peut être la chance du christianisme, s’il dépasse à la fois une spiritualité schizophrène et la tentation de ne plus être que la forme sentimentale de l’humanitarisme contemporain. S’il retrouve les voies de l’intériorité et de la miséricorde : comprendre, voire partager l’ascèse de l’Inde et du bouddhisme, mais savoir aussi ouvrir les yeux pour voir l’autre.
Peut-être la sécularisation aidera-t-elle le christianisme à se débarrasser de la gangue du « religieux » au sens moderne du mot, c’est-à-dire au sens où le religieux est devenu un compartiment de la culture, en série, comme on le voit dans les journaux, avec les compartiments politique, scientifique, artistique, sportif, mondain, etc.

Ainsi nous pourrons découvrir en partant des expériences limites de la beauté, de l’amour et de la mort, que tout est religieux.

Certes, il faut d’abord traverser une longue période nocturne et souterraine. La psychanalyse, l’art, la quête scientifique souvent nous y précèdent. L’éros devient parfois poétique d’une vraie rencontre, et le cosmos, à travers l’eucharistie, comme le corps de Dieu. Viendra une parole à travers le silence pour dire la victoire sur la mort, la gloire de vivre – « n’oubliez pas que vivre est gloire », disait Rilke mourant -, pour réaliser enfin le souhait de Malraux après la mort de ses enfants : j’attends le prophète qui osera crier à la face du monde : il n’y a pas de néant !

Olivier Clément (+)

Olivier Clément, né dans les Cévennes en 1921, a été professeur au lycée Louis-le-Grand à Paris et à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge. Homme de dialogue, d’ouverture et de tolérance, porte-parole d’une orthodoxie ouverte au monde et au dialogue œcuménique, il est décédé en 2009. A la fois théologien, poète et historien, il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages et de très nombreux articles. 

Extrait d’un article publié dans le SOP N° 250 juillet-août 2000 (Le titre et les intertitres sont de la rédaction du SOP.)

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